Croire encore, quand le cœur est vide

Maryvonne nous partage sa vie : une enfance marquée par les placements, un mariage sans amour, puis une épreuve qui bouleverse tout, la mort de son fils, Martial, à 18 ans. Comment continuer à vivre, et comment croire encore, même quand le cœur est vide ? Témoignage de la fidélité intérieure d’une femme qui, au cœur de la souffrance, choisit de croire.

Je suis la septième d’une famille de onze enfants. Très tôt, j’ai été séparée de mes frères et sœurs. Malgré une enfance difficile, traversée de ruptures, de manques, d’arrachements successifs, j’ai continué d’avancer, presque mécaniquement, parce qu’il le fallait. Dans ces difficultés, il y a eu toutefois une présence discrète et constante : avec ma mère, nous allions à l’église. Elle nous y emmenait, nous mettions des cierges et elle nous encourageait à prier. Pas avec de grandes paroles, plutôt avec des gestes simples, répétés, qui se sont inscrits profondément dans mon cœur. Tout au long de ma vie, j’ai gardé ce contact avec l’Église, et la foi m’a aidée à porter ce qui était trop lourd. Elle n’a pas enlevé le poids des épreuves, mais elle m’a permis de tenir.

Enlevée à quatre ans à cause de la pauvreté

Quand on m’a enlevée à mes parents, j’étais toute petite, trois ou quatre ans peut-être. Le dernier de la fratrie était encore bébé. Nous étions très pauvres, vraiment pauvres. Dans cette misère, l’Assistance publique est intervenue. On nous a retirés à notre famille et placés à Laval, dans un lieu qui s’appelait Saint-Louis. Les raisons étaient concrètes : le logement était fait de baraquements en bois, ma mère n’avait rien pour nous nourrir et certains enfants étaient morts. La situation avec mon père était compliquée. Les assistantes sociales ont décidé de nous emmener.

Quelque chose s’est alors fissuré durablement : l’idée que la vie pouvait se défaire sans prévenir, que l’on pouvait être pris sans avoir son mot à dire. À Saint-Louis, tout était austère. À côté de nous, séparés par de simples rideaux, vivaient des handicapés, des sourds et muets. Pour une enfant, ces présences étaient terrifiantes. Les malades bougeaient beaucoup, cherchaient à s’exprimer sans pouvoir le faire, et cette agitation me faisait peur. Saint-Louis était aussi une maison de vieillards. Pour aller aux douches, il fallait traverser de longs couloirs, bordés de rangées de lits, de petites tables de nuit faites de cageots, avec un seau posé là. Les personnes âgées restaient assises, alignées et silencieuses. La nuit, je n’arrivais pas à dormir, et cette peur s’est installée dans mon corps. Je faisais pipi au lit, dans un lit qui était trop haut, dans lequel je ne parvenais pas à monter seule. Tout, dans ce lieu, me rappelait que j’étais petite et vulnérable. Nous n’avons pas été maltraités, mais nous n’avons pas reçu d’affection. Des sœurs s’occupaient de nous, mais tout restait strict, réglé. Pourtant, il y a eu parfois des moments de respiration, des moments de jeu. Même s’ils étaient plutôt rares, ils nous ont permis de respirer.

Avec ma mère, quelque chose est cassé

Les placements se sont ensuite succédé. Après un bref passage chez des fermiers, nous sommes revenus à Saint-Louis, puis nous avons été à nouveau placés chez un couple austère, à Villaines-la-Juhel. Nous y avons vécu plusieurs années dans la crainte, sans dialogue . J’ai tout de même fait ma première communion, et je suis allée au catéchisme et à l’église, parce que c’était obligatoire. Ma mère nous avait tous fait baptiser. Ces moments se sont imprimés en moi. Ma mère a fini par nous récupérer après de longues démarches. Mais le lien avait été profondément abîmé. Elle avait trop souffert de l’absence de ses enfants, et nous aussi. La séparation a mis une distance que nous n’avons plus su combler. Quelque chose s’était cassé. J’avais quatorze ans lorsque nous avons quitté les baraquements insalubres pour vivre en appartement. Ma mère n’allait pas bien et j’ai commencé à travailler très jeune, dans une usine de couture. Je marchais des kilomètres et je donnais tout mon salaire à ma mère. Ma première paie était de 17 francs 50, et j’ai conservé la fiche.

Mon fils Martial, c’était mon tout

Plus tard, je me suis mariée, sans vraiment l’avoir choisi. Un jeune homme a décidé de m’épouser. Son père a alors décidé de tout : de la date, de l’appartement. J’étais craintive, habituée à obéir, et je me suis retrouvée mariée. Je suis restée mariée vingt-deux ans, sans amour. Près de deux ans plus tard, je donnais naissance à mon fils Martial, un enfant plein de vie. Gentil, bon à l’école, il a eu son bac. Il aimait rire et il avait des amis. Toute ma vie s’est centrée sur lui. Il est devenu mon point d’ancrage, « mon tout ».

Martial s’est suicidé à dix-huit ans, nous laissant une lettre sur un feuillet d’écolier : « Je vous quitte, ne soyez pas tristes. » J’étais sur mon lieu de travail quand on m’a appris la nouvelle. J’ai alors basculé hors du monde, seule avec ma douleur.

Je me suis accrochée à l’idée que la souffrance pouvait être offerte

À partir de ce moment, il ne m’est plus resté qu’un seul appui, celui de la prière. Je passais des heures à prier le chapelet.
J’ai mis de nombreuses images pieuses dans la chambre de mon fils, comme pour conjurer la solitude. Mon mari ne me comprenait pas et ne me reconnaissait plus, moi non plus d’ailleurs. Pourtant, la foi ne m’a jamais quittée. Elle était là depuis toujours, mais dans cette épreuve, elle est devenue vitale. Elle n’a pas été un soutien parmi d’autres : elle a été ce qui m’a permis de survivre. Je n’ai pas cherché à comprendre, ni à expliquer ce qui m’arrivait. Je me suis simplement accrochée à l’idée que la souffrance pouvait être offerte, qu’elle n’était peut-être pas inutile. J’ai pensé au Christ, à la manière dont il a porté la souffrance jusqu’au bout, sans se dérober. Cette pensée n’a pas supprimé la souffrance, mais elle m’a permis de ne pas mourir avec mon fils. Offrir ma douleur est devenu une manière de tenir debout, de continuer à vivre alors que, humainement, je n’en avais plus la force.

Rejoindre les groupes de prière de la Fraternité de Montligeon

L’amitié des saints dans l’épreuve

Une nuit, j’ai aperçu la présence d’une religieuse dans ma chambre. Je suis certaine de l’avoir vraiment vue. Elle m’a souri. Elle ne m’a pas fait peur. Elle est restée là quelques minutes, puis elle a disparu.
Je suis certaine que c’était Mère Yvonne Aimée de Malestroit (religieuse augustine française, mystique décédée en 1951, dont le procès de béatification est en cours). Peu de temps après, mon mari est tombé gravement malade. Il est mort environ deux ans après Martial. Je n’avais plus d’enfant, plus de mari. J’étais seule. Peu à peu, j’ai découvert l’histoire d’Yvonne Aimée. J’ai lu, j’ai cherché. J’ai compris ensuite que cette figure me conduisait vers un lieu, vers des personnes, vers le père Labutte (le biographe de Mère Yvonne Aimée), vers la maison de spiritualité de La Brardière (diocèse de Séez).

Les livres de spiritualité sont devenus un refuge, en particulier les vies des mystiques. J’ai lu ceux et celles qui avaient beaucoup souffert, et je les ai compris avec une facilité qui m’a surprise, moi qui n’avais pas fait d’études.

La prière est est mon appui vital

Je n’ai jamais accusé Dieu. Je n’ai jamais eu de révolte, même dans les pires moments. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Je n’ai jamais pensé que Dieu était responsable de ce qui m’arrivait. Aujourd’hui, je vais à la messe tous les jours. La prière structure ma vie. Elle est devenue aussi nécessaire que la respiration. Sans elle, ce serait le vide total. Je crois que la souffrance n’est  jamais perdue lorsqu’elle est offerte et qu’elle peut porter du fruit.

Je crois à la vie éternelle et que la mort n’est pas la fin. Cette certitude n’efface pas l’absence, mais elle lui donne un horizon. Elle me permet de continuer à avancer. Aujourd’hui, je veux donner sans attendre d’être aimée, donner sans calcul. Je crois que cela est venu de ce que j’ai vécu et aussi de ma mère: malgré la pauvreté, elle donnait ce qu’elle pouvait.Cela m’a profondément marqué et c’est ainsi que je continue à vivre, et que je continue à croire, encore.

Maryvonne Poulain, croire encore quand le coeur est vide
Maryvonne Poulain, croire encore quand le coeur est vide

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