Les œuvres de miséricorde appartiennent pleinement à la mission de Montligeon. Elles ne relèvent pas d’un supplément facultatif, mais forment un chemin concret de vie chrétienne. D’abord, elles prolongent les deux autres dimensions que sont la prière et la formation. Ensuite, elles nous conduisent à aimer « en acte et en vérité ». Enfin, elles nous apprennent à reconnaître le Christ dans les plus pauvres, tout en ouvrant un espace pour les œuvres de miséricorde spirituelle, si importantes dans la vie de l’Église.
Le troisième pilier de Montligeon
Les objectifs que Mgr Buguet, fondateur de Montligeon, donnait aux groupes de prière, comprenaient trois dimensions. La première est celle de la prière, généralement bien assurée par les groupes. La deuxième est celle de la formation, que nous réalisons à travers la revue Chemin d’Éternité, les suppléments destinés aux groupes, le site internet, les vidéos, les textes, ainsi que les déplacements que nous essayons de faire dans les paroisses ou les diocèses. Tout cela contribue à former les fidèles. Cependant, ce qui reste parfois plus faible, ce sont les œuvres de charité, ou plus exactement les œuvres de miséricorde.
C’est donc ce troisième pilier que je voudrais fortifier. Nous connaissons assez bien les œuvres de miséricorde corporelles, parce qu’elles apparaissent clairement dans l’Évangile. Mais il existe aussi des œuvres de miséricorde spirituelle, qu’il ne faut pas négliger. Pour entrer dans cette réflexion, je pars d’une parole du Christ rapportée par saint Luc :
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ». [1]
Cette parole m’apparaît très précieuse. Dans saint Matthieu, l’appel est formulé autrement : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». La perfection peut nous sembler plus haute, plus intimidante. La miséricorde, elle, nous donne un accès plus concret à Dieu. Ainsi, la miséricorde n’est pas un thème secondaire. Elle est une voie réelle pour entrer dans la vie même de Dieu.
Aimer en acte et en vérité
Saint Jean formule cette exigence avec vigueur dans sa première lettre : « Si quelqu’un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui » ? Puis il ajoute :
« Petits enfants, n’aimons pas avec des mots et avec la langue, mais en acte et en vérité ». [2]
La phrase est forte, presque coupante. Elle nous atteint directement. Car, si je suis honnête, je peux reconnaître dans ma propre vie des moments où je n’ai pas ouvert mes entrailles. En outre, ce texte ne nous laisse pas dans l’abstraction : il nous oblige à regarder des situations concrètes.
Ici même, dans cette paroisse, la salle où nous nous trouvons sert chaque dimanche à un repas pour quarante ou cinquante personnes de la rue. À côté, il y a la cuisine. Des bénévoles se relaient pour accueillir et servir. Voilà une œuvre de miséricorde très concrète. Ce qui frappe, c’est que ces personnes viennent parfois demander la confession ou annoncent qu’elles viendront à la messe. Je trouve cela très évangélique. De plus, celui qui porte cette œuvre a aussi développé des colocations avec des personnes en grande précarité, c’est l’association Lazare. Ce n’est pas simple ; ce n’est pas de tout repos. Pourtant, c’est beau.
Je pense aussi à cette femme veuve, très généreuse, qui a accueilli chez elle pendant deux ans deux hommes alcooliques. Le geste était admirable. Cependant, ses enfants lui disaient : « Maman, on aimerait bien te voir certains dimanches quand même ». La charité demande donc aussi une juste mesure. Elle engage tout l’être, mais elle ne dispense pas du discernement.
Isaïe et l’exigence du cœur
Pour comprendre ce que la Bible met en avant, je regarde d’abord le prophète Isaïe, surtout ce passage relu pendant le Carême. Isaïe s’adresse à des croyants qui jeûnent, mais dont la pratique est devenue trop extérieure. Autrefois, dans la société d’Israël, ces gestes religieux allaient de soi ; aujourd’hui, il est presque héroïque de faire le Carême. Pourtant, le problème de fond demeure identique : on peut accomplir des gestes pénitentiels sans que le cœur soit vraiment engagé. Isaïe déplace alors le regard. Il ne supprime pas le jeûne, mais il montre le jeûne que Dieu préfère.
Voici ce jeûne :
défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ?Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire du Seigneur te suivra. Alors tu crieras et le Seigneur répondra, tu appelleras, il dira : Me voici.[3]
Autrement dit, la pratique religieuse véritable s’ouvre sur des actes de miséricorde. Nourrir, accueillir, vêtir, guérir, libérer : voilà des gestes que Jésus reprendra. J’y vois un appel très simple. Nous ne pouvons pas tout faire. En revanche, nous pouvons choisir une œuvre et essayer de la pratiquer. Isaïe ne nous enferme pas dans l’impossible ; il nous ouvre un chemin. Par conséquent, la miséricorde commence souvent par un pas limité, mais réel. Elle naît d’un cœur qui consent à se laisser déplacer.
La miséricorde dans le Nouveau Testament
Le Nouveau Testament poursuit et approfondit cet enseignement. Saint Paul écrit aux Colossiens :
« Supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement ». [4]
Le pardon et le support mutuel apparaissent ici comme de vraies œuvres de miséricorde. Concrètement, cela signifie que, dans une paroisse, dans une équipe ou dans un groupe de préparation au baptême, il peut m’arriver de me trouver avec la personne la plus pénible que je connaisse. Or cette situation peut devenir un lieu de sanctification, à mon insu et parfois à l’insu des autres. Les communautés chrétiennes des origines n’étaient pas idéales. Corinthe, par exemple, était un port mêlé, rude, traversé par bien des désordres. Pourtant, c’est là que l’Évangile a pris chair.
Les Actes des Apôtres présentent aussi la première communauté chrétienne comme un lieu de partage : ceux qui possédaient des terres ou des maisons vendaient leurs biens, et l’on distribuait à chacun selon ses besoins. Le partage des biens et une certaine solidarité se trouvent donc mis en avant. Ensuite vient la figure de Corneille, centurion païen, « pieux et craignant Dieu ». Avant même son baptême, il priait et faisait de larges aumônes au peuple. Ses prières et ses aumônes sont montées devant Dieu. Cela montre qu’une âme peut déjà être travaillée par la grâce, avant même d’entrer pleinement dans l’Église.
Enfin, la lettre aux Hébreux exhorte :
« N’oubliez pas l’hospitalité, car grâce à elle, quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des anges ».[5]
L’hospitalité, le soin des pauvres, le soutien fraternel, la prière, l’aumône : tout cela dessine un même visage de la miséricorde.
Un autre texte biblique mérite attention : après la lapidation d’Étienne, les Actes précisent que des hommes pieux l’ensevelirent et firent sur lui de grandes lamentations. Nous retrouvons là une œuvre de miséricorde essentielle : prendre soin des morts. Dans l’Antiquité, laisser un corps sans sépulture était une infamie. À Rome, c’était même une manière d’humilier les chrétiens persécutés. On racontait ainsi que de jeunes filles, comme sainte Agnès et sainte Émérentienne, avaient pris soin d’ensevelir les martyrs. Elles-mêmes furent condamnées à mort pour ce geste de charité. Ce geste n’était pas secondaire ; il relevait de la charité chrétienne.
jeunes filles, comme sainte Agnès et sainte Émérentienne, avaient pris soin d’ensevelir les martyrs. Elles-mêmes furent condamnées à mort pour ce geste de charité. Ce geste n’était pas secondaire ; il relevait de la charité chrétienne.
Reconnaître le Christ dans les pauvres
Puis nous arrivons à l’Évangile du Jugement dernier, en Matthieu 25. C’est le grand texte qui énumère les œuvres de miséricorde corporelles : donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, accueillir l’étranger, vêtir celui qui est nu, visiter les malades, visiter les prisonniers. L’œuvre d’ensevelir les morts a été ajoutée ensuite, parce qu’elle ne pouvait plus figurer dans la scène du Jugement. Ce qui me frappe dans cette parabole, c’est la surprise des justes comme des impies. Tous demandent : quand t’avons-nous vu ? La réponse du Seigneur est décisive : c’est dans « l’un de ces plus petits » que le Christ s’est laissé rencontrer.
Saint Martin l’avait compris lorsqu’il partagea son manteau avec un pauvre à Amiens. Ce qu’on sait moins, c’est que le lendemain, le Christ lui apparut revêtu de cette moitié de manteau. Voilà pourquoi cet évangile est lu le jour de la fête de Saint Martin. Ainsi, dans les petits gestes de charité, c’est bien le Christ que nous rencontrons. Rien ici d’extraordinaire au sens mondain ; seulement des actes simples, accessibles, mais habités par une présence immense.
Les œuvres de miséricorde spirituelle
Les œuvres de miséricorde spirituelle sont souvent moins connues. Pourtant, elles sont précieuses, notamment pour nous qui portons la prière pour les vivants et pour les défunts. À partir des œuvres corporelles, la tradition chrétienne a peu à peu interprété de manière spirituelle. Nourrir celui qui a faim, c’est aussi enseigner la foi ; donner à boire, c’est aussi répondre à une soif intérieure ; vêtir celui qui est nu, certains Pères de l’Église l’ont compris comme le fait d’apporter les vêtements des vertus : la foi, l’espérance et la charité.
Saint Thomas d’Aquin aide à les organiser. D’un côté, il y a ceux qui manquent de secours intérieur ; de l’autre, ceux qui manquent de secours extérieur. Parmi les secours intérieurs, il faut d’abord apporter les secours de Dieu : enseigner la foi, témoigner de l’Évangile, prier pour les vivants et pour les défunts. Voilà déjà des œuvres de miséricorde spirituelle très concrètes, et souvent à notre portée, même lorsque l’âge, la santé ou la condition de vie limitent notre action extérieure. Ensuite viennent le conseil donné à ceux qui doutent et l’avertissement adressé au pécheur, mais avec humilité, sans se placer au-dessus des autres. L’orgueil peut se glisser partout, même dans le conseil spirituel.
Du côté des secours extérieurs, nous trouvons consoler les affligés, pardonner les offenses et « supporter patiemment les personnes pénibles ». Cette dernière œuvre est magnifique, même si elle n’est pas la plus facile. Elle nous ramène au quotidien. En somme, ces œuvres spirituelles sont moins visibles que les œuvres corporelles, mais elles éclairent profondément la vie chrétienne. Il est bon de les connaître, pour nous-mêmes et pour aider les autres.
Pratiquer la miséricorde
Tout cela peut sembler un peu théorique si l’on en reste à une simple liste. Pourtant, je crois qu’il faut retenir l’essentiel : les œuvres de miséricorde ne sont pas hors de notre portée. Elles demandent du réalisme, de l’humilité, du discernement, et parfois simplement une fidélité constante. Nous n’avons pas à tout faire. En revanche, nous pouvons choisir l’une ou l’autre de ces œuvres et commencer à la pratiquer.
Pour nous, à Montligeon, cette perspective est particulièrement importante. Prier pour les défunts et les vivants fait partie des œuvres de miséricorde spirituelle. Consoler les affligés, accompagner le deuil, enseigner la foi, soutenir ceux qui vacillent, tout cela participe aussi à la même logique évangélique. Ainsi, la prière pour les morts n’est pas séparée de la charité ; elle en fait partie. Elle apporte aux autres les secours de Dieu.
Retenons donc ceci : la miséricorde nous conduit au Christ, parce qu’elle nous apprend à le reconnaître dans le pauvre, dans l’affligé, dans le pécheur, dans le frère défunt confié à notre prière. Et puisque les Béatitudes elles-mêmes s’apprennent en les pratiquant, nous pouvons faire de même ici : choisir une œuvre, l’exercer, et demander au Seigneur de rendre notre cœur plus miséricordieux.
| Manque de secours interne | Apporter les secours de Dieu | Enseigner la foi |
| Prier pour les défunts et pour les vivants | ||
| Conseil | Conseiller ceux qui sont dans le doute | |
| Avertir les pécheurs | ||
| Manque de secours externe | Consolation | Consoler les affligés |
| Réagir par rapport aux dérèglements des actions | Pardonner les offenses | |
| Supporter patiemment les personnes pénibles |
[1] Lc 6, 36.
[2] 1 Jn 3, 17-18.
[3] Is 58, 6-9.
[4] Cl 3, 13.
[5] Hb 13, 2.




