L’homme est un être de relation. Il grandit avec les autres, il s’épanouit grâce à eux. Il souffre avec eux et il pleure à cause d’eux. Depuis l’Antiquité, l’homme demeure un mystère pour lui-même et pour ses congénères. Plaute le disait déjà au IIᵉ siècle avant Jésus-Christ : « l’homme est un loup pour l’homme ». Au siècle dernier, Jean-Paul Sartre a ravivé ce constat avec une formule devenue célèbre : « l’enfer, c’est les autres ». Dans cette émission Sanctuaires normands, Don Paul Denizot, recteur du sanctuaire Notre-Dame de Montligeon, revient sur cette affirmation et répond à une question centrale : pour les chrétiens, l’enfer existe-t-il ? L’entretien aborde la réalité de l’enfer dans la foi de l’Église, ses représentations, ainsi que la place de la relation humaine, entre communion, solitude et refus de l’amour.
L’enfer existe-t-il selon la foi chrétienne ?
Oui, l’enfer existe. L’Écriture en porte la trace dès l’Ancien Testament, notamment chez le prophète Daniel. Cependant, ce sont surtout les paroles de Jésus qui fondent l’enseignement de l’Église.
Il parle de la géhenne de feu, du lieu « où le ver ne meurt pas », « où le feu ne s’éteint pas », « de pleurs et de grincements de dents. » Ces expressions traversent les Évangiles et structurent un enseignement constant.
Dans l’évangile selon saint Matthieu, au chapitre 25, Jésus décrit le Jugement dernier. Le Fils de l’homme sépare les brebis et les boucs. Il dit aux uns : « Venez, les bénis de mon Père, dans le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. » Aux autres : « Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. »
« Oui, l’enfer existe. Il est une réalité. »
Ainsi, l’enfer n’est ni une invention tardive ni une simple image morale. Il s’agit d’une réalité annoncée par le Christ lui-même. Certaines représentations culturelles peuvent suggérer que tous seraient sauvés sans distinction. « Même si Michel Polnareff a chanté : “On ira tous au paradis”, ce n’est pas la foi de l’Église. »
Peut-on se représenter l’enfer ?
Depuis des siècles, l’homme a cherché à représenter l’enfer. On l’a dessiné, peint, décrit, imaginé avec des flammes, des diables, des instruments de supplice. La littérature et l’art occidental en portent la trace, notamment chez Dante, dans L’Enfer, ou chez certains peintres flamands.
Cependant, ces images atteignent rapidement leurs limites. Comme le ciel, l’enfer échappe à toute représentation adéquate. « L’enfer dit autre chose qu’un décor. » Il renvoie à un état existentiel. Le mot même d’« enfer » suggère l’enfer-mement. Cette intuition rejoint une compréhension spirituelle plus profonde.
L’enfer se comprend alors comme un refus. Refus de l’amour de Dieu. Refus d’entrer dans la relation. « Je me ferme sur moi-même et je refuse l’amour. » Il ne s’agit pas d’une sanction imposée de l’extérieur, mais d’une auto-exclusion. Ce refus devient définitif, sans ouverture possible à la communion.
« L’enfer, c’est un refus perpétuel de l’amour de Dieu. »
Pourquoi la relation devient-elle parfois destructrice ?
Les figures contemporaines du conjoint égoïste, du patron toxique ou du parent pervers interrogent. Don Paul replace ces réalités dans une perspective plus large. Le péché originel blesse la relation depuis toujours. La tentation d’utiliser l’autre au lieu de se donner à lui traverse toutes les époques.
Utiliser l’autre, c’est le considérer comme un objet. Or l’autre est toujours une personne, un vis-à-vis, quelle que soit sa condition. Lorsque la relation devient un rapport d’instrumentalisation, elle se pervertit. Cette tentation existe aussi dans des cadres légitimes, y compris professionnels ou communautaires, lorsque la hiérarchie fait oublier la dignité de la personne.
Nommer ces dérives permet d’éduquer et d’éclairer les consciences. Cependant, le péché demeure. L’éducation, la formation et la mission de l’Église sont nécessaires, mais elles n’abolissent pas la fragilité humaine.
Comment réapprendre à vivre ensemble ?
La période du Covid a révélé des expériences contrastées. Certains ont apprécié l’isolement. D’autres ont été profondément marqués par la solitude et blessés par cet enfermement. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.
Face à une société marquée par l’individualisme, il propose un geste simple : regarder l’autre comme une personne. La tentation est grande de percevoir l’autre comme une menace. Pourtant, l’autre n’est pas un danger. Même dans les tensions ordinaires du quotidien, il demeure un frère.
Il invite à aller vers l’autre avec discernement. L’Église, dans la ligne du pape François, se comprend comme une Église qui sort, qui rencontre, qui n’a pas peur de la relation. Les communautés chrétiennes peuvent devenir des lieux où chacun vient avec son histoire, ses blessures et ses fragilités.
Faut-il fuir les relations difficiles ?
La tentation de la fuite existe. Certains idéalisent la solitude et la considèrent comme une protection. Don Paul appelle à un discernement précis. Les termes « toxique » ou « pervers » sont parfois employés trop rapidement. Il invite à relire les faits, à demander conseil, à vérifier la réalité d’une relation.
Certaines relations exigent un combat. L’amour n’est pas toujours immédiat ni facile. « L’amour, c’est parfois un combat. » La solitude, en revanche, peut accentuer la souffrance. Toutefois, il faut reconnaître que certaines relations doivent être évitées lorsqu’elles deviennent réellement destructrices.
La vie communautaire, entre joie et croix
La vie communautaire est un lieu de joie, d’amitié et de partage. Elle peut aussi devenir lourde, difficile, éprouvante.
Elle peut être une croix. Cependant, fuir la croix n’apaise pas la souffrance. La porter peut être fructueux. Don Paul rapporte le témoignage d’un père abbé évoquant un moine resté longtemps acariâtre. Porté par la communauté, il s’est transformé tardivement. Cette expérience nourrit une conviction simple.
« Il ne faut jamais désespérer des personnes avec lesquelles on vit. »
L’enfer ne se comprend pas comme une relation subie, mais comme une solitude choisie. La communion demeure la vocation de l’homme, même blessée, même éprouvée. Ne jamais désespérer de l’autre, ni de la relation, ouvre un chemin d’espérance, là où la solitude enferme.




