Faut-il oublier nos morts ?

Jean de La Fontaine écrivait dans ses fables : « Puisqu’il est des vivants, ne songeons plus aux morts. » Une invitation à tourner la page, à se consacrer aux vivants. Mais est-ce si simple ? Pour beaucoup, oublier ses morts semble impensable, voire impossible. Faut-il vraiment renoncer à leur mémoire pour continuer à vivre ? Dans cet entretien, don Paul Denizot nous aide à comprendre comment vivre ce lien avec nos défunts dans l’espérance.

Est-il normal d’avoir peur d’oublier son défunt ?

Oui, cette peur fait partie du temps du deuil. Quand nous perdons un être cher, nous cherchons instinctivement à nous raccrocher à tout ce qui nous le rappelle : des photos, une odeur, un vêtement, un objet, sa voix, un message…

Don Paul Denizot interviewé dans le cadre de l’émission Sanctuaires normands.

J’ai encore moi-même des messages d’amis prêtres morts il y a un ou deux ans. C’est une manière d’essayer de garder vivante la mémoire de ce qu’ils ont été. On ne veut pas perdre, alors on garde ce qu’on peut. Mais le temps fait son œuvre. Peu à peu, des souvenirs s’effacent : la voix devient floue, les photos disparaissent d’une clé USB, un message s’efface sans qu’on sache pourquoi. Vient alors le moment du tri. Ce temps du deuil est propre à chacun ; il ne faut pas se forcer. Pourtant, il arrive qu’il faille accepter que certaines choses disparaissent, que d’autres nous échappent, pour en garder une ou deux : une photo posée sur la table de nuit, un objet précieux. Ce détachement fait partie de l’arrachement du deuil.

Quand vient le moment de faire le tri ?

Il n’y a pas de règle. Chacun avance à son rythme. Certaines personnes sentent tout à coup que c’est le moment. Il faut aussi laisser faire l’intuition. Mais parfois, il faut accompagner. Je pense à des familles qui avaient sanctuarisé la chambre de leur enfant, en avaient fait un sanctuaire, un tombeau, un mausolée. Cela peut devenir pesant pour tout le monde. Là, il y a quelque chose à interroger : est-ce vraiment cela que vous gardez de votre enfant ? Il ne faut pas précipiter les choses non plus. Chacun fait comme il peut, à son rythme.

Comment trouver un juste équilibre ?

Je ne pense pas qu’il y ait de procédure ou de règle. Chacun fait comme il peut face à la mort d’un proche. Quand on a perdu un enfant, quand on a perdu un conjoint, on essaye d’abord de survivre.

La question vient peut-être après un certain temps : après deux ou trois ans, quelle place prennent encore certains objets ? Il y a parfois des objets fétiches. Moi, par exemple, je garde le portefeuille de mon père. Je sais qu’un jour il disparaîtra et je m’y prépare.

On peut garder des objets fétiches, mais parfois, cela prend trop de place.

Je parlais tout à l’heure de la sanctuarisation d’une chambre d’enfant. Si la chambre n’a pas changé depuis trois ou quatre ans, il y a peut-être un problème. Parce que, finalement, on a introduit le tombeau dans la maison.

La vraie question est comment vivre de manière nouvelle tout en gardant la mémoire de nos défunts ? Est-ce que la façon dont je vis avec ces objets est devenue un lien qui m’emprisonne, ou bien une forme d’héritage, une présence nouvelle ?

Sourire, est-ce trahir son défunt ?

Ce n’est pas une façon de l’oublier. Beaucoup de personnes en deuil se disent que, pour continuer à faire mémoire, il faut souffrir. Je me souviens d’un père de famille qui avait perdu son enfant et qui m’a dit un jour : « Tout d’un coup, je me suis surpris à rire. Et j’ai été déstabilisé par cette joie, alors que j’ai la mort de mon enfant dans le cœur. »

Continuer à sourire, à vivre, ce n’est pas oublier la personne qu’on a aimée. Souffrir moins, ce n’est pas oublier. La mémoire de ceux que nous aimons n’est pas liée à la souffrance : c’est une nouvelle manière de les aimer.

Nous avons tous peur d’oublier nos défunts. Pourtant, ce n’est pas parce que nous n’y pensons pas tous les jours que nous les oublions. Par exemple, il y a des amis qu’on aime et auxquels on ne pense pas sans cesse, et pourtant, ils restent dans notre cœur. Moi, je ne pense pas à ma mère tout le temps, et pourtant je ne l’oublie pas.

Il faut rassurer les personnes en deuil : ce n’est pas parce que votre défunt n’est pas devant vos yeux à chaque instant qu’il disparaît. On ne peut pas oublier ceux qu’on aime.

Pourtant, dans l’Évangile, certaines paroles de Jésus peuvent nous bousculer lorsqu’on traverse un deuil.

Que signifie « Laisse les morts enterrer leurs morts » ?

Cette parole peut sembler choquante. Elle paraît dure, presque inhumaine. Mais il faut la replacer dans son contexte. Jésus lui-même est allé rendre hommage à son ami Lazare. Il a pleuré sur sa tombe et il a consolé Marthe et Marie. Il ne s’agit donc pas, pour lui, de couper le lien avec nos défunts, un lien qui est beau et naturel.

Dans cet Évangile, Jésus rappelle plutôt la Bonne Nouvelle : l’espérance traverse toutes les situations de notre vie, y compris le deuil.

Pour nous, chrétiens, on ne parle pas des morts, mais des défunts. Ce mot signifie : « ceux qui ont accompli leur pèlerinage ».

Cette parole nous invite à regarder non pas vers le passé, mais vers l’avenir. Nos défunts ne sont pas derrière nous, mais devant nous. Seule compte l’espérance : c’est le Christ qui donne la vie éternelle. 

Autrement dit, ne reste pas prisonnier de la nostalgie. Avance. Tes défunts t’attendent dans la lumière de Dieu.

On n’oublie pas nos morts, mais on avance avec eux

On ne les oublie pas, on pense à eux. Et d’ailleurs, dans l’Église, tout le mois de novembre leur est consacré. Nous prions pour eux le 2 novembre, mais aussi tout au long du mois.

« Nous les évoquons à la lumière de l’espérance, non pas tournés vers le passé »

Cette parole rejoint l’Évangile : « Laissez les morts enterrer leurs morts. » Il ne s’agit pas d’oublier, mais de vivre dans l’espérance. Les défunts appartiennent à la communion des saints. Nous marchons vers eux en avançant dans la vie. Et c’est justement cette espérance qui permet à l’amour de continuer à vivre, au-delà de la mort.

Le pape François dit aux veufs, aux veuves et à ceux qui avaient perdu un enfant : « Ne passez pas votre vie à être tournés vers le passé. Plus vous vivrez bien, plus vous aurez de belles choses à leur apporter au banquet céleste. »

L’amour peut-il grandir par-delà la mort ?

Oui. La foi chrétienne nous l’affirme : la mort ne coupe pas le lien d’amour. Ce lien demeure ; il continue, lui, de vivre par-delà la mort. C’est une présence spirituelle, réelle, bien que différente.

La mort blesse profondément. Elle nous atteint au plus intime. Mais à la lumière de l’espérance chrétienne, nous croyons que cet amour ne s’éteint pas. Il se transforme, il grandit.

Il se transforme, il grandit. Pour nous, les morts ne sont pas des morts : ils sont des vivants. Ceux qui ont accompli leur pèlerinage continuent de nous aimer et d’être présents dans un autre mode de vie.

« Le lien d’amour qui nous a unis à eux n’est pas coupé par la mort. Nous pouvons toujours, dans la prière, continuer de faire grandir ce lien d’amour. »

Prier pour nos défunts, c’est donc continuer à aimer, et à croire que l’amour, uni au Christ, ne meurt jamais.

Les morts sont-ils vraiment vivants ?

Les morts sont absents physiquement, mais ils sont présents en Dieu. Ils vivent en Lui, dans la communion des saints. Ils ne sont pas d’abord dans un lieu : notre espérance, c’est qu’ils soient auprès du Seigneur, qu’ils goûtent à la vie, non pas seulement dans notre mémoire, mais dans la réalité de Dieu.

Cette certitude relève de la foi : on ne peut pas la démontrer scientifiquement.

Si le Christ est ressuscité et qu’il donne la vie aux morts, alors ceux qui se sont endormis, Dieu les emmène avec Jésus auprès de Lui.

Ils sont vraiment vivants, encore plus vivants que nous. Et beaucoup en font l’expérience à Montligeon. Dans l’Eucharistie, de nombreux pèlerins disent sentir la présence de leur défunt : c’est au moment de la messe qu’ils le retrouvent. Ce n’est pas une idée : c’est une rencontre réelle, vécue dans la foi.

Venir à Montligeon, c’est venir à un rendez-vous. On prie pour eux et avec eux, dans cette communion que la mort n’interrompt jamais. C’est aussi cette communion qui nourrit notre prière pour eux.

Pourquoi prier pour les défunts ?

Nous prions pour eux parce que nous les confions à Dieu. Nous Lui demandons de les accueillir auprès de Lui, afin qu’ils goûtent pleinement à la joie du Ciel. S’il reste en eux quelque chose à purifier, que cela soit accompli dans le temps du purgatoire, pour qu’ils entrent dans la communion totale et définitive avec Lui.

Plus ils sont proches du Seigneur, plus nous le sommes aussi, et plus nous sommes unis les uns aux autres. La prière pour les défunts n’est donc pas tournée vers la mort, mais vers la vie. Elle nous relie à eux dans la grande espérance de la résurrection. Prier pour un défunt, c’est croire que l’amour de Dieu le rejoint là où il est, qu’il continue de le transformer et de l’unir à nous dans la lumière du Christ.

Nos prières servent-elles encore s’ils sont déjà au Ciel ?

Nos prières ne servent jamais à rien. Tout acte d’amour porte une fécondité invisible. Même si la personne est déjà au Ciel, ce n’est pas une perte de temps : le lien d’amour continue de grandir au-delà de la mort.

Et le Seigneur se sert de nos prières, de nos moindres gestes de charité, pour en faire bénéficier tout le monde : les âmes du purgatoire, les saints du Ciel, mais aussi ceux qui souffrent ici-bas. Dans la communion des saints, l’amour circule et fait vivre tout le corps de l’Église.

Chaque prière devient ainsi un acte d’amour qui fait circuler la vie entre le Ciel et la terre. Rien n’est perdu, tout est offert.

Quel geste concret pour honorer la mémoire d’un défunt ?

Cela peut se vivre très simplement, chez soi. On peut prendre une photo de la personne qu’on a aimée, la regarder, se souvenir du moment où elle a été prise. Ce geste nous touche, il ravive la mémoire. Remercier le Seigneur et prier pour cette personne. Dire au Seigneur ce qui nous traverse : « Tu vois, Seigneur, il me manque… Mon père me manque… J’aimerais lui dire ceci ou cela… »
L’essentiel est de laisser parler son cœur, dans la prière, en s’adressant à Dieu qui fait le lien entre le ciel et la terre.

Dire simplement : « Seigneur, fais-lui parvenir tout cela, tout mon amour, tout ce qui habite mon cœur. »

Toujours tournés vers l’espérance : c’est le cœur de notre foi. Saint Paul le rappelle : « vous n’êtes pas comme ceux qui n’ont pas d’espérance. »

Honorer la mémoire d’un défunt, c’est poser un geste d’amour vivant, tourné vers la lumière du Christ.

Ainsi, confier ses défunts à la messe perpétuelle s’inscrit dans ce chemin de deuil et d’espérance, en continuant de les porter chaque jour dans la prière de l’Église et dans l’amour qui ne s’éteint pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *