Le deuil d’un frère ou d’une sœur

« Comment vont tes parents ? » Voilà ce qu’Amélie entend à la mort de son petit frère Dominique dans un accident de voiture. N’a-t-on pas le droit d’être triste et de souffrir quand on perd son frère ? Huit ans après le drame, Amélie nous raconte comment elle a vécu le deuil d’un frère : le choc de l’annonce, l’impact sur la famille, sa relation à Dieu…

Amélie, le deuil d’un frère.

Le choc de l’annonce

Noël 2015. Amélie est chez sa grand-mère quand elle apprend d’abord par les réseaux sociaux puis par sa maman, la mort de son plus jeune frère Dominique. C’est un choc immense : « Émotionnellement, je suis dans l’incompréhension, je suis très agitée, j’ai envie de fuir. Il y a quelque chose d’insoutenable dans cette annonce. »

Immédiatement, la jeune fille prévient ses amis : « Il faut que je le dise. J’ai besoin des autres, de leur soutien, de les sentir autour de moi, de savoir qu’ils vont prier pour nous. J’ai besoin de la communion. C’est déjà une sorte de consolation, même si je suis seule dans ma chambre. »

Quelques jours plus tard, le corps de Dominique est déposé au funérarium près de la maison familiale et, si tous ne ressentent pas le besoin de le voir, beaucoup viendront passer du temps près de lui. « De la famille, des copains sont venus et ont raconté des blagues et des souvenirs, tout ce qu’ils ont partagé avec lui. Ce funérarium a été un lieu de vie. Et je pense que beaucoup de gens ne font pas le deuil parce qu’ils n’ont pas cette chance de pouvoir aller voir le corps de la personne qu’ils aiment. »

Les débuts du deuil d’un frère

Après le moment du choc, Amélie vit une période de déni pendant laquelle elle fait « comme si Dominique est encore là. » C’est extrêmement dur : la douleur de l’absence est constante pendant les premières années. Puis, elle va se muer en baisses de régime cycliques.

Cela prend du temps et, observe-t-elle : « Notre société a du mal à le comprendre parce que les gens ne se rendent pas compte de la notion du temps quand on est en deuil. Au moment de l’annonce, de l’enterrement, on est très entouré. Mais une fois que c’est passé, on me disait de passer à autre chose.

Et les injonctions sont très fortes, surtout quand on est jeune et qu’on est dans une phase de la vie où l’on est censé construire, faire des projets. On n’a pas le droit d’être vulnérable. Donc le deuil n’est pas une histoire de semaines ou de jours, c’est une histoire d’années. Certains mettront des décennies, s’ils n’ont pas l’entourage, ni de lieu pour l’exprimer. »

Comment vont tes parents ?

Perdre un frère ou une sœur est un vrai deuil. Pourtant, remarque Amélie, « beaucoup de gens nous demandent « Comment vont tes parents ? » sans avoir d’abord pris de nos nouvelles. C’est comme si on mettait notre souffrance à un niveau inférieur alors que les parents souffrent énormément et les enfants aussi. Et s’il y a bien une chose à ne pas comparer, c’est la souffrance.

Quand on perd un père, un frère ou une sœur, on fait le deuil d’un lien qu’on avait avec lui. C’est un deuil unique. » Avec la mort d’un de ses membres, la famille devient bancale et trouver un nouvel équilibre peut prendre des années.

Souffrir en famille du deuil d’un frère

Dans certaines familles, les parents ignorent la souffrance de leurs enfants ou peuvent avoir du mal à la reconnaître. Amélie a de la chance de ne pas le vivre dans sa famille. Mais elle reconnaît que « quand tout le monde souffre, on peut avoir peur de rajouter des souffrances aux autres. Et du coup, on se tait, on ne dit pas qu’on a mal. Il faut donc avoir des espaces pour s’exprimer, et pas forcément dans le cercle familial, mais à l’extérieur. Il faut pouvoir dire sa souffrance, sa douleur. Le plus difficile, c’est la solitude, qui n’est pas forcément visible, mais qui est ressentie à l’intérieur. »

Pour Amélie, se faire accompagner par une personne extérieure et neutre est essentiel. Les prêtres ou les religieux peuvent répondre à des questions d’ordre spirituel mais ils ne sont pas forcément formés pour répondre à des questions d’ordre psychologique. « Il faut oser aller déposer certaines choses dans un cadre thérapeutique avec des personnes qui ont les capacités d’entendre ces choses. »

La relation avec un frère défunt

« Aujourd’hui, je dirais qu’elle est paisible. De temps en temps, je lui adresse quelques mots, mais il y a un peu plus d’un an, je lui ai fait une prière. Cela peut paraître très étonnant, mais c’est le fruit d’un cheminement très long. Je lui ai dit : « Écoute Dominique, tu peux partir maintenant, j’accepte que tu ne sois plus là et que nous ne partagerons plus les choses ensemble sur la terre. »

Plus de huit ans après l’accident, et comme depuis le début dans la famille, « on peut prononcer le nom de notre frère, il y a des photos, on peut en parler. Cela ne veut pas dire que c’est le sujet principal lorsqu’on se retrouve, mais cela veut dire qu’il n’est pas tabou. Et c’est une chance, car ce n’est pas le cas dans beaucoup de familles. » Cela contribue aussi à l’apaisement de chacun – le lien est là mais il est différent.

Une indulgence plénière pour Dominique

Quand on lui demande si elle sait où est son frère aujourd’hui, Amélie répond qu’elle ne s’est pas posé la question parce qu’elle pense qu’elle n’aura pas de réponse. Mais elle a accompli une démarche spirituelle forte quelques mois après son décès : celle de demander une indulgence plénière pour son frère. « Cela a été mon dernier acte de grande sœur pour Dominique ». Elle l’a vécu comme une libération, ce qui lui a permis de commencer son chemin de deuil.

Et Dieu dans tout ça ?

Amélie a été très en colère contre Dieu. « J’ai eu des prières très violentes où je lui disais que c’était trop. Je criais, je hurlais intérieurement et c’était très fatigant. Quand on est constamment en train de hurler intérieurement, c’est épuisant. Et c’était encore plus fort quand j’étais dans les églises. Je continuais à croire et à prier, mais j’engueulais Dieu vertement. »

La Semaine sainte et la fête de Pâques qui suivent la mort de Dominique sont très difficiles et « la joie du Ressuscité n’y est pas ». Amélie est tellement en colère qu’elle décide d’aller voir la tunique d’Argenteuil exposée cette année-là. En entrant dans la basilique, elle s’effondre et elle pleure enfin – ce qui n’était pas arrivé depuis trois mois. Elle peut se confesser et elle repart avec « la conviction que ça allait être dur, mais que Dieu serait là. »

Aujourd’hui, « je suis toujours en relation avec Dieu et il est toujours à côté de moi, dans ma vie personnelle et professionnelle. » Cela n’empêche pas Amélie de traverser d’autres moments difficiles mais elle a compris ce que signifie l’amour et la présence de Dieu. Elle comprend aussi qu’être en colère contre Dieu, c’est être connecté à lui. 

Avec le recul, Amélie en est sûre : « Dieu était là. C’est sûr. Effectivement, il a sûrement beaucoup souffert à cause de moi à ce moment-là. Et en même temps, je pense que l’oreille de Dieu est capable d’entendre ce que vit notre misère humaine, plus que nos compatriotes. Donc, quand on n’est pas entendu par les autres, on sait au moins que Dieu comprend. »

Le deuil est solitaire


Le deuil est une traversée en solitaire, même si l’on est entouré. « On me l’a dit. Je ne l’ai pas accepté au début, mais je l’ai vécu après. Et j’étais contente de savoir que c’était normal. Écoutez votre intuition, votre cœur. Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le ou allez voir une personne qui pourra vous aider. Prenez soin de vous. Pour vous et pour vos parents. »

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