L’inattendu de Dieu dans la vie d’Adriana

À 25 ans, Adriana apprend qu’elle est atteinte d’un cancer agressif. En quelques jours, sa vie bascule. Elle raconte ici ce que cette épreuve a changé en profondeur : son rapport à la vie, à la souffrance et à Dieu.

Une vie parfaite,
ou presque

Je m’appelle Adriana, j’ai 35 ans et je vis entre Paris et un petit village de campagne proche du sanctuaire. Je porte plusieurs projets professionnels, presque tous en lien avec l’éducation. Je suis la deuxième d’une famille de quatre enfants. J’ai grandi à Paris et j’y ai commencé mes études en économie, puis je suis partie à Londres pour faire un master de finance. J’ai ensuite travaillé plusieurs années à Londres, une ville que j’aimais profondément, j’avais vraiment l’impression d’y être chez moi. C’était une vie que je trouvais belle, structurée, stimulante. Et pourtant, du jour au lendemain, quelque chose a basculé : J’ai commencé à ne pas me sentir bien. Ce n’était pas d’abord physique, c’était intérieur. J’avais le sentiment de ne pas être à ma place. Pendant plusieurs mois, je me suis dit que je ne trouvais pas le sens de ma vie, en particulier dans mon travail. Je travaillais beaucoup. Je m’investissais énormément. Mais à la fin de mes journées, j’avais l’impression de ne pas avoir accompli ce que je devais accomplir, il manquait quelque chose.

Témoignage d'Adriana : Dieu dans l'épreuve
Adriana, basilique
Notre-Dame de Montligeon le 16 mars 2026
pour la revue Chemin d’éternité.

Premiers symptômes dans mon corps

Avec le recul, je fais aujourd’hui le lien, mais sur le moment je ne l’avais pas fait. Des symptômes physiques sont apparus progressivement : une fatigue persistante, une toux, des malaises, puis des pertes d’équilibre ; il m’arrivait de m’évanouir, de me cogner sans comprendre pourquoi. Peu à peu, respirer est devenu plus difficile, comme si quelque chose se refermait en moi.

Je me souviens d’un moment précis où je me suis étouffée en mangeant ; là, j’ai commencé à m’inquiéter vraiment. Je suis allée consulter plusieurs médecins à Londres, mais tous m’ont dit que j’allais bien. Même aux urgences, alors que je n’arrivais plus à respirer, on m’a parlé d’un simple asthme ; on m’a prescrit de la ventoline, sans réel effet.

Quelques jours plus tard, j’ai décidé de rentrer en France, à Paris, là où j’ai grandi, pour consulter un médecin de famille. Intérieurement, je savais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas ; c’était très clair en moi, presque physique, comme une évidence silencieuse. Il y avait une incohérence dans l’ensemble de ces symptômes, quelque chose qui ne collait pas. Le médecin, lui, a immédiatement été alarmé par mon état.

J’ai passé un scanner un vendredi, en fin de matinée ; je me souviens très précisément de ce moment. Le lendemain, le samedi matin, j’avais déjà un rendez-vous à l’hôpital. Tout s’est enchaîné très vite : j’ai été opérée, puis, quatre ou cinq jours plus tard, j’ai commencé des chimiothérapies très lourdes. Le diagnostic est tombé : un lymphome très agressif, déjà très avancé. En quelques jours, ma vie a changé de rythme, de cadre, de réalité ; tout ce qui était stable est devenu incertain, tout ce qui était acquis a vacillé.

L’inattendu ne peut entrer dans une vie où tout est déjà rempli

À Londres, je vivais une forme d’émancipation. C’était le début de ma vie d’adulte, une aventure dans un pays que je connaissais encore peu, mais dans lequel je m’étais déployée rapidement. Tout avançait bien : mes études, mes relations, mes premiers postes professionnels.

J’étais passionnée par ce que je faisais, mais je n’avais pas de limite. Je me donnais corps et âme, sans vraiment me poser la question de savoir si c’était bon pour moi, ni si c’était ajusté ; je ne m’interrogeais pas sur le sens profond de ce que je vivais, au-delà de la stimulation intellectuelle et de l’engagement immédiat. J’avais aussi une vie sociale riche, des amis que j’ai toujours aujourd’hui, et auxquels je tenais beaucoup. Mais là encore, je me donnais beaucoup, sans compter. Tout occupait mon temps, tout remplissait l’espace. Avec le recul, je me rends compte qu’il n’y avait plus de place. Je ne sais pas si l’inattendu peut entrer dans une vie où tout est déjà rempli.

Pas de place pour Dieu, mais une intuition…

Je grandis dans une famille catholique de tradition, mais non pratiquante. J’ai été baptisée enfant, j’ai fait ma première communion, puis ma confirmation au collège, dans un établissement catholique ; pourtant, tout cela est resté assez extérieur.

Je ne pratiquais pas, et Jésus ne faisait pas vraiment partie de ma vie. Même après ma confirmation, je n’avais pas réellement compris ce que cela signifiait de recevoir le Saint-Esprit ; cette compréhension viendra beaucoup plus tard. Dieu n’était donc pas présent dans ma vie à travers les sacrements ou une pratique régulière. Et pourtant, je croyais qu’il existait quelque chose de plus grand. Depuis toujours, j’avais cette intuition.

Depuis l’enfance, une présence discrète

Aujourd’hui, en relisant mon histoire, je peux dire que Dieu a toujours été là. Je me souviens d’un été, lorsque j’étais enfant, où je répétais sans cesse : « la vie est belle ». À l’époque, je ne savais pas d’où venait cette joie, mais je la ressentais intensément. Avec le recul, je reconnais qu’il y avait en moi une joie qui me dépassait. J’avais conscience d’une présence, mais elle restait diffuse, sans visage, sans relation personnelle ; je ne la reliais pas encore à Dieu tel que je le découvre aujourd’hui.

Quand plus rien ne fonctionne, je me tourne vers le ciel

À Londres, lorsque mon mal-être s’est intensifié, j’ai essayé de faire ce que je faisais habituellement pour aller mieux : voir mes amis, sortir, partir en vacances, multiplier les activités qui, d’ordinaire, me faisaient du bien. Mais rien ne fonctionnait. Alors, à un moment donné, je me suis tournée vers le ciel. Je ne me suis pas adressée explicitement à Dieu, mais à mes anges gardiens, à mon grand-père décédé. Je leur ai dit : « Je ne sais plus quoi faire. J’ai épuisé toutes mes cartouches. » J’avais tout essayé, tout ce qui, d’habitude, me permettait de retrouver une forme de joie ou d’équilibre ; mais là, rien ne remontait. C’était la première fois que je reconnaissais, vraiment, que je ne pouvais plus m’en sortir seule.

« C’est probablement un cancer »

Je me souviens du moment du scanner. Le radiologue transpirait. Je voyais bien que quelque chose n’allait pas. Ma grand-mère m’accompagnait ce jour-là. Comme on le dit souvent dans ces moments-là, elle me disait que tout irait bien, elle essayait de me rassurer. Mais moi, intérieurement, je savais que ce n’était pas le cas. Je rentre chez moi et je me mets à pleurer énormément. Puis mon médecin m’appelle et me dit :« C’est probablement un cancer. » Je m’arrête de pleurer immédiatement : c’est comme si mon corps, était enfin entendu. Je me sens prise en charge et je me dis : « Un nouveau chapitre s’ouvre, je ne peux plus faire marche arrière. »

«Je ne peux pas.
C’est trop. »

Très vite, je suis hospitalisée. Je passe alors d’une vie active à une vie entièrement prise en charge en quelques jours : on m’opère en urgence. Les ganglions compriment ma trachée, ma cage thoracique et j’ai de l’eau autour du cœur. Il y a un risque vital. Les médecins ne comprennent pas comment, la veille encore, j’allais travailler. Moi-même, je ne comprends pas. Je découvre la violence de ce décalage : hier, j’étais debout, active, autonome. Aujourd’hui, je suis hospitalisée, dépendante, en danger.

Quand on me parle de l’opération, je refuse d’abord. Tout est allé trop vite. En vingt-quatre heures, je suis passée d’une vie normale à une annonce de maladie grave, à une hospitalisation, à une opération lourde. Je suis fragile, physiquement et émotionnellement.

Je dis : « Là, je ne peux pas. C’est trop. »

Je sens que si j’accepte à ce moment-là, je ne vais pas me réveiller. Je ne sais pas expliquer rationnellement cette intuition, mais elle est là. Je refuse. Le médecin me dit qu’il ne peut pas me forcer, mais que je ne peux pas sortir. Il me garde en soins intensifs. L’opération est prévue pour le lundi. C’est un moment important pour moi. C’est peut-être la première fois que je pose un acte de liberté dans cette situation.

Une rencontre décisive à l’hôpital

Dans cette chambre, les médecins passent, les examens continuent, tout est très technique, très rapide, presque impersonnel. Et puis, à un moment donné, une cardiologue entre. Elle fait sortir les autres. Elle s’assoit près de moi. Elle se rapproche, vraiment, physiquement, comme pour réduire la distance que tout le reste avait installée. Il y a dans son attitude quelque chose de simple, de profondément humain, qui tranche avec l’agitation environnante. Elle me demande pourquoi j’ai refusé l’opération. Je lui explique, avec mes mots, avec ma fatigue, avec ce que je peux dire à ce moment-là. Elle écoute. Puis elle me pose une autre question, très simplement : « Est-ce que maintenant tu serais prête ? » Et là, je sens que quelque chose a bougé en moi. Ce n’est pas une décision raisonnée, ce n’est pas un calcul, c’est comme un déplacement intérieur, discret mais réel. Je réponds : oui. Elle m’explique alors clairement la situation, sans détour : ma vie est en danger, il y a une urgence réelle. Je comprends. Cette fois, je ne suis plus submergée ; je suis présente à ce qui se joue.

L’opération, c’est ma vie qui déraille

À partir de là, tout s’enchaîne très vite. On me prépare pour l’opération ; ma sœur est là, elle me nettoie à la bétadine. Il y a une mobilisation autour de moi, malgré le fait que ce soit un samedi matin, un moment où les équipes sont moins nombreuses. Quand je me réveille, je découvre une autre réalité. J’ai des drains, je suis reliée à des dispositifs qui m’empêchent de bouger : je suis clouée à mon lit, et je ne peux même pas me lever pour aller aux toilettes. Je suis totalement dépendante.

Je me dis : « Comment est-ce possible ? »

La veille encore, j’étais debout, en train de travailler, de vivre normalement ; et là, je suis allongée, immobile, face au plafond. C’est un choc, une rupture totale avec ma vie d’avant. Je découvre une forme de solitude que je n’avais jamais connue dans ma vie d’adulte. Le matin, il n’y a pas de visites : je suis seule face à moi-même. Au début, je refuse cette réalité. Je me dis que ce n’est qu’un incident, que je vais me soigner rapidement et reprendre ma vie d’avant. Je me dis : « Je règle ça, et je retourne à Londres. »

C’est ma première réaction : je veux reprendre le cours normal des choses, je ne veux pas que cette maladie fasse dérailler ma vie.

La possibilité de la mort dans six mois

Mais très vite, je comprends que ce ne sera pas aussi simple. Un parcours thérapeutique s’ouvre, long, incertain, et exigeant. On me parle de plusieurs mois de traitement, de chimiothérapies très lourdes, et surtout d’une issue qui n’est pas garantie. On me dit clairement que soit je réagis, soit je ne réagis pas. Dans tous les cas, en six mois, on saura. Cela veut dire concrètement que la question de la mort entre dans le champ des possibles.

Au début, je ne la prends pas vraiment au sérieux. Je me dis que ce n’est pas possible, que cela ne peut pas m’arriver à moi. J’ai toujours été quelqu’un de déterminé, et dans ma vie, j’avais plutôt l’expérience que lorsque je voulais quelque chose, je l’obtenais. Alors je me dis que je vais m’en sortir, que je vais tenir, que je vais contrôler la situation. Mais cette certitude ne dure pas.

Le diagnostic, l’opération, le début des chimiothérapies. Je n’ai pas le temps de réfléchir. Puis, avec les traitements, le rythme change. La fatigue s’installe. La douleur aussi. Et là, je commence à prendre conscience de la réalité. La mort n’est plus une idée abstraite.

Les chimiothérapies : une école de l’inattendu

Les chimiothérapies commencent, et avec elles, une autre forme d’épreuve. Ce ne sont pas seulement des soins, ce sont des traitements très lourds, très éprouvants, qui envahissent tout le corps et tout le quotidien. Je prends tous les effets secondaires. La fatigue, les douleurs, les nausées… une nausée presque permanente, comme une gueule de bois qui dure plusieurs jours, et qui rend difficile de penser, de se concentrer, d’être simplement présente.

À un moment donné, je me dis : « Là, ça ne va pas être possible. » Je sais que cela doit durer des mois, et je ne vois pas comment je vais tenir dans cet état-là. Le rythme est imprévisible. Certaines chimiothérapies se font en ambulatoire, mais elles sont si fortes que je retourne régulièrement à l’hôpital. Je rentre sans savoir quand je vais sortir. Tout devient incertain, instable, dépendant de mon état du moment. Je ne maîtrise plus rien, c’est vraiment une école de l’inattendu.

Dès le début, quelque chose me porte. Je ne sais pas l’expliquer autrement. Je me dis que c’est mon chemin. Je me dis que maintenant que j’y suis, je dois avancer. Et surtout, je me dis que le bon Dieu est bon. Je l’appelle comme ça : le bon Dieu. Je ne parle pas encore de Jésus, je n’ai pas encore une foi structurée, mais j’ai cette conviction : il est bon. Et cela me tient.

Dieu se manifeste à travers les autres

Je découvre aussi quelque chose de très concret : Dieu passe par les autres. Les gestes, les attentions, les paroles, parfois très simples, prennent une importance immense. Il y a des infirmières, des soignants, des proches, parfois même des personnes que je ne connais pas, qui posent un geste, qui disent un mot, qui sont là. Je fais l’expérience que, même quand tout semble se fissurer, il y a toujours quelqu’un qui vient, à un moment donné, soutenir, donner, aider. Cela devient une évidence : je ne suis pas seule. Cela me marque profondément.

La vulnérabilité devient un lieu de transformation

Avant, j’étais quelqu’un qui portait les autres. J’étais forte, autonome, toujours debout. Là, tout s’inverse. Je suis dépendante. Je ne peux même pas aller aux toilettes seule. Je suis lavée, aidée, soutenue dans les gestes les plus intimes. C’est une expérience très forte. Je découvre une vulnérabilité radicale. Mais je découvre aussi que je peux laisser les autres m’atteindre, me toucher, m’aider. Et cela change tout.

Le rapport au temps et à la vie change

Dans cette période, le temps n’existe plus de la même manière. Je ne dors pas la nuit et le jour, je souffre. Je ne suis plus dans un rythme structuré, c’est une forme de survie. Et pourtant, au milieu de cela, quelque chose se transforme. Les petites choses prennent une valeur immense. Je regarde une fleur. Je la trouve magnifique. Je vois de la vie là où je ne la voyais pas avant. Je me dis : « Peut-être que je ne reverrai jamais la mer, ni la montagne. » Alors je prends conscience de la beauté de tout.

Le désir devient un point d’appui

Je découvre quelque chose de très concret : le désir me fait vivre. Je n’ai plus de maîtrise sur mon emploi du temps, sur mon corps, sur les traitements. Mais je peux encore désirer.

Je me pose chaque jour une question : « De quoi ai-je envie aujourd’hui ? »

Cela peut sembler simple, mais cela devient un chemin profond. Je réapprends à sentir, à goûter, à choisir. La nourriture devient un lieu important. Je ne supporte pas les repas de l’hôpital. Ils sont sans vie. Alors je demande aux personnes qui viennent me voir de m’apporter à manger. Je remplace les plateaux de l’hôpital par ce qu’on m’apporte. C’est une manière de reprendre contact avec la vie.

Une rencontre avec Dieu : « Je n’ai rien à perdre. »

Très vite, dans cette épreuve, je rencontre Dieu intérieurement. Cela ne passe pas d’abord par des mots, ni par une construction intellectuelle. C’est une expérience. Je sens qu’il est là. Je sens qu’il est bon. Je sens qu’il m’accompagne. Je pourrais être en colère. Je pourrais me révolter. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Il y a une paix qui s’installe, au cœur même de la souffrance. À un moment donné, la souffrance devient trop forte. Les traitements sont extrêmement lourds. Je me dis : « La guérison ne vaut pas cette souffrance. » Je commence à envisager d’arrêter les traitements. Je sais que cela signifie mourir. Je le sais clairement. Je prends le temps de réfléchir. Je ne peux pas décider cela à la légère. Et là, il y a un face-à-face avec Dieu.

Je lui dis : « Je n’ai rien à perdre. »
Je suis prête à partir. Je ne dis pas que je veux mourir immédiatement. Je sais que cela prendra du temps, que ce sera difficile. Mais je me prépare intérieurement à cette possibilité.
Je lâche tout.
Ma vie.
Ma mort.
Mes projets, tout.

Et c’est là que quelque chose se passe. À partir du moment où je lâche, je sens que je ne suis plus seule à porter. Quelqu’un porte avec moi. Je ressens une paix. Je ressens une joie. Et cela, au cœur même de la souffrance. Je découvre que cette joie existe, même dans les situations les plus dures.

Après la maladie : un long désert et une reconstruction intérieure

Assez rapidement, les traitements commencent à produire des effets. On me fait un scanner de contrôle, notamment parce que j’ai de la fièvre. Et là, on voit que les ganglions ont diminué de plus de 50 %. Les médecins parlent de résultats « spectaculaires ». Mais moi, je ne m’y attache pas trop. Je sais que ce n’est pas parce qu’on gagne une bataille qu’on gagne la guerre. Je prends cette nouvelle de manière positive, mais sans me laisser rassurer complètement. D’autant plus que les traitements continuent. Et ils deviennent même plus difficiles. Je suis de plus en plus mal. Les chimiothérapies s’enchaînent. J’ai des protocoles très lourds, avec plusieurs produits, sur des durées très longues. Je sors des séances incapable de marcher. Je vis cela comme une forme d’acharnement, même si je sais que c’est nécessaire.

Une autre manière de vivre

Je termine mes chimiothérapies juste avant Noël. Cette période prend une couleur totalement différente. Mais en réalité, le changement a commencé bien avant. Dès le début de la maladie, tout a changé. Les choses les plus simples prennent une valeur immense. Je me souviens de petites fleurs qui poussaient dans la cour de l’hôpital, entre le béton. Je les trouvais magnifiques. Je m’émerveillais de choses que je ne regardais même pas avant. Je prends conscience que je pourrais ne plus revoir la mer, ni la montagne. Cela m’atteint profondément. Je me fais une promesse : habiter un jour à la campagne, au bord de la mer, à la montagne. Aujourd’hui, c’est chose faite.

Au début, je pense que je vais revenir à ma vie d’avant. Je me dis que je vais prendre un peu de repos, puis repartir. Un mois. Puis deux mois. Puis trois. Et puis je comprends que ce n’est pas possible.
Je me dis : « Il me faut cinq ans. »
Je comprends que quelque chose de beaucoup plus profond est en train de se jouer.

« De quoi ai-je envie ? »

Pendant la maladie, j’ai découvert que ce qui me tenait en vie, c’était le désir. Je vivais à travers mes sens. Sentir une odeur, voir quelque chose de beau, goûter un aliment, ressentir une présence. Tout passait par là. Je me rends compte que c’est une manière de réapprendre à vivre. Je réapprends à désirer. Et ce chemin continue aujourd’hui. Je me pose souvent la question :
« De quoi ai-je envie ? » C’est devenu naturel.

Après les traitements, je suis très fatiguée. Je suis perdue. Je suis encore salariée, mais je ne sais plus vraiment où je vais. Je ne reprends pas immédiatement le travail. Je reste à Paris. Je me pose beaucoup de questions. Je suis encore très fragile, physiquement et psychiquement. Je décris cet état avec une image forte : Je me sens comme Alep après les bombardements. Tout est détruit. J’erre dans un paysage intérieur en ruine.

Peu à peu, un désir émerge : partir vivre dans la nature. Je ne sais pas exactement comment cela va se faire, mais le chemin s’ouvre. J’avance. Je quitte progressivement le monde que je connaissais. Je prends de la distance avec ma famille, avec mes amis, avec tout ce qui constituait ma vie d’avant.

Témoignage d’Adriana : Dieu dans l’épreuve

Le désert : quatre à cinq années de transformation

Cette période dure plusieurs années. Quatre à cinq ans. Je vis une forme de désert. Je m’éloigne du monde. Je vis un chemin intérieur très profond. C’est une refonte complète. Mes fondations intérieures changent. Je fais des rencontres. Je découvre une relation à Dieu. Je l’avais rencontré dans la maladie. Là, je commence à apprivoiser cette relation. Oui, je vis seule. Mais ce n’est pas une solitude vide. C’est une solitude habitée. On me demande souvent comment j’ai fait. Et pourtant, j’avais une joie dans le cœur. Une joie réelle. Je me sentais comblée. Je vis une expérience qui me dépasse. Je parle de grâce.

L’absence de grâce : un tournant

Puis, à un moment donné, quelque chose change. Cette joie disparaît. Je me sens à nouveau déprimée. Je sens que ce n’est plus ma place. Je comprends que cette période touche à sa fin.

Dans ce chemin, une rencontre a été essentielle. Un prêtre. Il m’accompagne. Il devient pour moi une figure de père. Un père spirituel. Il m’accueille, il m’écoute, il m’accompagne. À travers lui, je fais l’expérience d’un amour très concret. Je comprends que Dieu passe aussi par cette relation.

Retour au réel

Après ces années de désert, je reviens progressivement dans le monde. Mais je ne suis plus la même. Intérieurement, tout a changé. Mais extérieurement, il faut tout réapprendre. Les relations, les habitudes, les comportements. Je retrouve une vie, mais je dois ajuster beaucoup de choses. C’est difficile. Je réalise que cette période a été une parenthèse. Une expérience à part. Quelque chose d’extraordinaire. Mais je dois maintenant revenir dans le réel.

La question de la vocation

À un moment donné, je me pose la question de la vie religieuse. Je fais un discernement. Mais très vite, on me dit que ce n’est pas mon chemin. Je suis surprise. Mais avec le recul, je comprends que ma place est dans le monde. Aujourd’hui, je vis un équilibre. Je suis dans le monde. Mais j’ai besoin de me retirer régulièrement. Je retourne dans mon « ermitage ». Ce lieu est devenu mon refuge. Mon lieu de renaissance. Je comprends que même Jésus vivait cela : être dans le monde, puis se retirer. Cela me rassure profondément.

Les fruits de cette épreuve

Ne pas comprendre… faire confiance.

Aujourd’hui encore, je peux dire que je ne comprends pas toujours ce que Dieu fait dans ma vie. Je lui ai souvent dit : « Je ne comprends pas ton plan. » Et en même temps, je réalise que ce n’est peut-être pas nécessaire de tout comprendre. Avec le recul, je vois que ma vie ressemble à un puzzle. Les pièces arrivent sans que je sache pourquoi. Parfois, il y a des trous. Parfois, quelque chose surgit et vient compléter ce qui manquait. Je comprends qu’il y a une forme de providence. Cela demande de la confiance. Cela demande aussi de lâcher prise.

Lâcher prise : une expérience fondatrice

La maladie m’a appris que je pouvais vivre quelque chose de très inattendu… et y trouver de la joie. Cela ne veut pas dire que c’est facile. Mais j’ai découvert que lorsque je lâche prise, quelque chose se passe. Quand j’ai lâché ma vie, ma mort, mes projets, j’ai senti que je n’étais plus seule à porter. Quelqu’un portait avec moi. Depuis, je vois que cela se reproduit. Une fois qu’on a tout lâché une première fois, c’est plus facile de recommencer.

La disponibilité et le silence

Pour vivre cela, il faut être disponible. Et la disponibilité passe par le silence. Le silence ne vient pas tout seul. Il faut le choisir. Il faut le programmer. Sinon, on remplit tout : avec des écrans, des projets, du bruit. Aujourd’hui, j’ai besoin de silence. Même quand je rentre chez moi à Paris, je ne peux pas regarder un film ou écouter quelque chose. J’ai besoin de me poser.

La prière comme socle

La prière est devenue un socle. Elle prend différentes formes. Ce n’est pas forcément prier toute la journée, mais c’est vivre connecté à Dieu. Commencer la journée par un temps de silence, d’oraison, cela change tout. Cela ouvre le cœur. Cela rend disponible à ce qui va arriver dans la journée. Une parole, une rencontre, un événement. La prière nourrit. Elle rassure aussi. Parce que lâcher prise sur sa vie, c’est un pari. Et pour que ce pari tienne, il faut rester proche de Dieu.

Le moment du choix radical

Je repense souvent à ce moment où j’ai envisagé d’arrêter les traitements. La souffrance était trop forte. Je me suis dit que la guérison ne valait pas ce prix. J’ai vraiment envisagé de mourir. Je me suis préparée intérieurement à cela. Je savais que ce ne serait pas immédiat. Je savais que cela passerait par un chemin difficile. Mais j’ai accepté cette possibilité. Et c’est là que tout a changé.

Le deuil : une clé pour comprendre la vie

Aujourd’hui, je vois la vie comme une succession de deuils. Nous avons des idées sur ce que devrait être notre vie. Et très souvent, cela ne se passe pas comme prévu. Le deuil, c’est accepter cela. C’est la fin d’un plan humain. Et le début d’autre chose. Je le vis comme l’ouverture d’une nouvelle vie. Avec le temps, on s’y habitue. On apprend à faire confiance.

Renoncer à la toute-puissance

Je renonce à l’idée de tout maîtriser. Mais paradoxalement, je reçois autre chose. Dieu vient combler les désirs, mais autrement. D’une manière plus large, plus profonde. C’est là que naît une joie réelle. Cela rend les renoncements plus faciles.

Un message pour ceux qui cherchent

Si je devais dire quelque chose aux jeunes aujourd’hui, je dirais ceci : L’ambition et la performance ne sont pas mauvaises. Mais pas à n’importe quel prix. Ce qui compte, c’est l’intégrité intérieure. Parce qu’à la fin, on se retrouve seul face à Dieu. Et là, il n’y a plus les regards des autres, ni la pression extérieure. Il reste ce que nous avons fait de notre vie. L’amour : une réalité concrète

Aujourd’hui, l’amour prend beaucoup de formes dans ma vie. Il y a l’amour de Dieu. Je le perçois comme immense. Mais je le découvre surtout à travers les autres. L’amour de l’entourage. L’amour du prochain. L’amour du travail, quand il a du sens. L’amour de la création. La nature a une place importante pour moi.

Le discernement ne se fait pas instantanément. Il passe par la prière, par le temps, par les événements. Parfois, on comprend après coup. Parfois, une occasion passe… et ce n’était pas la bonne. Il faut accepter cela.

Les fruits de l’épreuve

Aujourd’hui, je vois plusieurs fruits dans cette épreuve. D’abord, une plus grande empathie. Avoir souffert, avoir connu la solitude, m’a rapprochée des autres. Ensuite, la liberté. Je fais davantage ce qui est juste pour moi. Je ne cherche plus à entrer dans un moule. Enfin, la foi. Elle s’est fortifiée dans l’épreuve.

Le psaume 22

Un psaume 22 m’accompagne particulièrement. 
Je le redis souvent, surtout dans les moments difficiles :

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien. *
Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ; * il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, * car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure.
Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; * tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.
Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; * j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

Chaque trimestre, des grands entretiens, des récits de vie, des reportages et des enseignements pour découvrir et nourrir la foi et l’espérance.
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