Les deuils et l’espérance

François-Xavier Maigre est écrivain, journaliste et directeur éditorial. Après quinze années au sein du groupe Bayard, notamment à La Croix, Panorama et Le Pèlerin, il travaille aujourd’hui dans le conseil en stratégie de communication. Il est aussi poète, auteur de récits de marche et musicien, attentif aux liens entre christianisme, littérature et art. Dans Ce qui passe, ce qui demeure, publié aux éditions Salvator à la rentrée 2026, il raconte une marche intérieure et géographique vers le sanctuaire de Montligeon, née de plusieurs épreuves personnelles. Un récit sur les pertes, les renoncements et l’espérance, où la marche devient un chemin de relèvement.

Marcher vers Montligeon après un deuil

J’ai 44 ans. J’ai été journaliste pendant une bonne partie de ma vie, notamment au sein du groupe Bayard. J’ai travaillé au quotidien La Croix, puis j’ai été rédacteur en chef de Panorama, un mensuel de spiritualité, avant de devenir rédacteur en chef au Pèlerin. Ensuite, j’ai fait le choix de me détacher du journalisme pour explorer un autre versant de l’écriture, en intégrant un cabinet de conseil en stratégie de communication.

Aujourd’hui, je prête ma plume à des dirigeants et à des entrepreneurs. C’est toujours une affaire de communication : mettre des mots sur des idées, porter des messages, aider une parole à trouver sa forme juste. Cependant, je suis passé de l’autre côté du miroir, et cette autre manière de m’engager m’intéresse profondément.

La marche vers Montligeon est née à l’automne 2022, au moment où j’ai quitté le journalisme. Je venais d’avoir 40 ans. J’allais commencer une nouvelle vie professionnelle et j’ai eu le désir de laisser décanter cette première vie avant de m’engager dans autre chose. J’ai passé trois semaines dans une maison située à deux jours de marche du sanctuaire, une maison que nous étions en train de rénover avec mon épouse et mes enfants.

Je sortais alors d’une période particulière. Trois événements m’avaient marqué. Le premier était la trahison d’une grande personnalité spirituelle dont j’avais été très proche, pour laquelle j’avais écrit et pour laquelle je m’étais engagé. Cette trahison a été difficile à vivre, assez brutale même. Je me suis senti trahi, mais aussi un peu idiot d’avoir été aveuglé par l’aura de cette personne. Je me suis demandé : à quoi tout cela rime-t-il ?

Dans l’Église, ne sommes-nous pas parfois naïfs lorsque nous mettons sur un piédestal des personnalités qui ne restent que des hommes ? Cette question m’a travaillé. Elle m’a interrogé dans mon métier et m’a poussé à prendre de la distance avec le journalisme. Le deuxième élément a été une forme de crise de la quarantaine. Tout allait bien dans mon travail, mais je me suis dit que c’était peut-être le bon moment pour partir. 

« L’existence est plutôt un chemin de décroissance. »

Le deuil d’une amie

Enfin, le troisième événement a été la mort d’une collègue de travail. Elle était très lumineuse, je l’appréciais beaucoup. Elle est morte très jeune, à 32 ans.

Tout cela est arrivé dans un même mouvement. Par conséquent, j’ai beaucoup réfléchi à la question du deuil. Le deuil est une expérience banale, au sens où nous la vivons tous un jour ou l’autre, avec des personnes plus ou moins proches : des membres de notre famille, des amis, des collègues. Pourtant, j’avais l’impression que cela restait un tabou. On en parle très peu. On essaie de « faire son deuil » comme si l’on pouvait clôturer cette expérience une bonne fois pour toutes.

En réalité, ces événements m’ont fait réfléchir à la perte, qu’elle soit physique ou symbolique. Nous vivons dans un monde où tout nous pousse à la croissance. Nous voulons accroître notre salaire, accumuler, avancer, donner à notre vie la forme d’une ascension. Or, dans ma quarantième année, j’ai eu le sentiment inverse : l’existence est plutôt un chemin de décroissance. Nous sommes appelés à nous déposséder de beaucoup de choses au cours de notre vie, pour nous préparer à la grande rencontre.

Cette intuition était contre-intuitive. Pourtant, elle me travaillait. Je me suis souvenu que Montligeon se trouvait à deux jours de marche de chez nous. Personne ne m’attendait. J’avais du temps devant moi. Je suis parti.

C’était au lendemain de la Toussaint. L’automne avait déjà commencé la décrue des jours. La nuit tombait de plus en plus tôt. La sève descendait dans les arbres, les feuilles tombaient, et même le paysage semblait me murmurer quelque chose de la déprise et de la dépossession. J’ai passé deux jours de marche très apaisants. J’étais seul, mais j’ai aussi rencontré des gens en chemin. Quand je suis arrivé à Montligeon, j’ai été accueilli de manière fraternelle et familiale.

Je ne m’étais pas annoncé et je n’avais raconté à personne ce que je faisais. C’était agréable d’arriver un peu incognito. Lorsque l’on a été journaliste catholique, on a l’habitude d’écumer les sanctuaires. Là, je venais autrement : ce pèlerinage a été un vrai tremplin pour la suite.

Accepter le réel sans renoncer à l’espérance

Ce chemin n’a pas été une fuite. Au contraire, il m’a placé devant le réel : la trahison, le deuil, la crise de la quarantaine et le mois de novembre qui est un déclin de la nature avant l’hiver. Cependant, ce chemin a été un chemin d’espérance. Il n’a même été que cela. J’ai compris que j’avais peut-être vécu jusque-là dans une forme d’illusion spirituelle. Des sociologues ont mis au jour un concept d’« adulescence » : aujourd’hui, beaucoup d’adultes ne deviennent jamais complètement adultes et restent longtemps dans une posture adolescente. Nous avons du mal à nous confronter au réel. Nous cherchons le confort, nous gardons des illusions, nous nous disons que les choses sont sans conséquence et que nous verrons plus tard.

Cette période m’a fait grandir. Lorsqu’on accepte de se dire qu’une personne nous a menti, mais que oui, cette personne est un homme et les hommes sont imparfaits. Ils sont marqués par le péché. Nous devons dépasser cela ensemble. Une fois que l’on accepte cette réalité, un chemin de pardon devient possible. Un chemin de croissance aussi.

Pour le deuil, je raconte dans le livre que j’ai longtemps été très préservé. J’ai la chance d’avoir mon épouse et mes enfants en bonne santé, mes parents qui vieillissent, et la grand-mère de mes enfants qui va bientôt avoir cent ans. Mais, en avançant dans la vie, j’ai commencé à perdre des amis, des collègues. J’ai l’impression d’arriver à un moment où ma vie se verticalise. Je connais du monde ici-bas, mais je connais aussi du monde là-haut. Peu à peu, cela forme une croix.

Ainsi, pour moi, il y avait dans cette marche une dimension d’acceptation de la vie telle qu’elle est. Il ne s’agissait pas de lutter contre le réel, mais de le regarder. Bien sûr, si l’on s’en tient seulement au réel, il y a de quoi tomber dans une forme de découragement, car le réel peut être abrupt. Pourtant, j’ai souvent rencontré des personnes qui ont vécu des choses bien plus difficiles que moi et qui portent une espérance à toute épreuve. Elles accueillent les choses, elles gèrent le quotidien, même les petites choses, et elles me donnent une leçon. Je me dis alors : ne fais pas ton enfant gâté, tu as beaucoup de chance. Sache accueillir la lumière là où elle est.

Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon
Francois-Xavier Maigre auteur de « Ce qui passe ce qui demeure » aux éditions Salvator, rencontre avec don-Paul Denizot, recteur Notre-Dame de Montligeon

La vie chrétienne est une grande école d’acceptation du réel

De plus, je trouve que la vie chrétienne est une grande école d’acceptation du réel. Pour écrire ce livre, je suis revenu aux textes. Je ne suis ni exégète ni théologien ; je les ai lus avec ma sensibilité de croyant ordinaire. La Nativité me porte beaucoup. Cette spiritualité me parle profondément. Or, dès la naissance du Christ, la mort est déjà annoncée. Le massacre des Innocents va suivre. Nous savons que cette histoire ne va pas finir comme un conte doux et sans aspérités.

Toute la vie chrétienne nous oriente vers cette traversée. Dans la parabole que l’on appelle souvent celle du fils prodigue, ce qui me marque, c’est le père. Pour moi, le vrai héros de l’histoire est le père. Il dit : mon enfant était perdu, il est retrouvé. Nous avons, dans la spiritualité chrétienne, des outils qui devraient nous apprendre à accepter le réel comme il est, sans toujours fuir ni croire que nous allons toujours accumuler.

Pourtant, c’est humain : nous voulons des maisons plus grandes, nous voulons protéger nos enfants, nous voulons plus d’argent sur notre compte. Même comme chrétiens, nous n’échappons pas à cette tentation. Dans le livre, je questionne même le mantra de la « croissance spirituelle ». On nous dit souvent qu’il faut nourrir notre croissance spirituelle. Mais je ne suis pas certain que ce soit toujours une croissance. Je suis très sensible à une prière de la liturgie orthodoxe qui s’adresse à Dieu comme à l’insaisissable, à l’imprononçable, à l’indéchiffrable.

Dans l’Église latine, nous avons parfois tendance à affirmer beaucoup de choses sur Dieu et sur la foi. Le catéchisme a sa place, bien sûr. Cependant, il existe aussi une acceptation de ne pas pouvoir tout nommer, de ne pas pouvoir tout désigner. Cette sobriété spirituelle m’importe de plus en plus.

La société nous pousse à accumuler, à grandir, à obtenir davantage. Mais, à la fin des fins, nous allons redevenir des enfants. Nous allons décroître. Nous allons partir pour autre chose. Je crois que nous vivons la foi de manière plus authentique lorsque nous sortons de l’illusion de la croissance perpétuelle et que nous acceptons aussi de perdre nos certitudes.

Comme père de famille, je le vis concrètement. Quand les enfants naissent, nous avons parfois de grands principes. Nous pensons que nous allons leur dire des choses fortes, les éduquer de telle manière, leur donner tel cadre, les envoyer dans telle école. Puis les enfants grandissent un peu comme ils veulent. On découvre que nos grands principes ne marchent pas toujours. Il faut alors se libérer de certaines certitudes et composer avec l’enfant tel qu’il est.

La vie nous pousse ainsi à nous déposséder. Mon livre parle de cela. Le deuil en est un des éléments et l’un des moteurs, mais il y a aussi le deuil de nos certitudes et de nos illusions. Dans ce lâcher-prise, je crois qu’il existe un chemin de bonheur et d’espérance très authentique.

Montligeon un pèlerinage simple

Le choix de Montligeon a d’abord été très pragmatique. Je voulais faire un pèlerinage simple. Même dans le pèlerinage, je voulais vivre une forme de renoncement et de perte. Je ne voulais pas faire quelque chose de grandiose.

À la fin de mes études, j’étais allé à Fatima à vélo avec mon épouse. Nous avions une petite trentaine d’années. Nous avions aussi marché de Versailles au Mont-Saint-Michel avec nos enfants pendant cinq semaines. J’ai beaucoup voyagé en Terre Sainte pour mes reportages. Là, je me suis dit que j’allais faire quelque chose d’humble : pousser la porte de ma maison, marcher pendant deux jours, faire presque un anti-voyage.

Cet exercice avait déjà une valeur en lui-même. Je connaissais l’histoire de Montligeon et je me suis rendu compte que ce sanctuaire résonnait avec les questions que je portais. Ce n’est pas si banal, dans l’Église, de trouver un lieu qui se situe à cet endroit-là : le deuil, les morts, l’espérance, la prière, la communion. Je suis venu sans trop connaître, mais avec cette intuition.

Je suis assez indépendant de nature. Je savais qu’il existait une Fraternité et des pèlerinages organisés, mais ce n’était pas vraiment mon tempérament. Je suis donc parti seul. Le soir de mon arrivée, un pèlerinage venait de se terminer. C’était, il me semble, un dimanche soir. Je me suis retrouvé à table avec deux prêtres africains et avec des personnes de différentes générations, de différentes sociologies, de différentes provenances. Certains se connaissaient peut-être, d’autres non.

Ce qui m’a le plus touché, c’est que j’arrivais après deux jours de marche, précédés de jours assez austères dans ma maison en chantier, et je me suis profondément senti en famille. Nous étions là, en train de manger nos plats à la cantine, comme si nous avions douze ans en colonie de vacances. J’ai trouvé que le vrai prophétisme était là : vivre une vraie fraternité.

« l’Église que j’aime : l’Église qui vient dans la vie, et la vie qui vient dans l’Église. »

Le lendemain matin, nous nous sommes tous retrouvés à la messe de semaine. Ce passage d’une table à l’autre m’a frappé. Il m’a semblé puissant. Montligeon porte une spiritualité ancrée dans la vie. Les gens viennent avec leurs valises, leurs lourdeurs, leurs questions. Il y a un partage de vie quotidienne, et la liturgie s’y intègre naturellement. «  C’est l’Église que j’aime : l’Église qui vient dans la vie, et la vie qui vient dans l’Église. »

Le jour de l’entretien, nous étions au pèlerinage des motards. J’ai trouvé cela très beau. Il y a là une grande porosité entre les croyants et la vie ordinaire. Ce n’est pas un monde à part. Cette ouverture me semble importante, surtout aujourd’hui. Les paroisses se distendent, les regroupements paroissiaux rendent parfois la pratique plus difficile, même si la région parisienne reste peut-être plus préservée. Dans ce contexte, les sanctuaires peuvent devenir des oasis spirituelles. Ils permettent de recharger les batteries pour vivre sa foi dans la vie quotidienne, dans le travail, dans la famille, au cœur des jours.

Parfois, nous avons besoin d’un électrochoc pour ne pas oublier d’où nous venons, où nous allons, et pour réancrer la vie spirituelle au cœur de l’existence. Le Mont-Saint-Michel m’a accompagné pendant cette marche, d’une certaine manière. Je le porte sur mon épaule, il est très présent en moi, et j’aime beaucoup l’archange qui se trouve dans l’église paroissiale de Notre-Dame de Montligeon. En arrivant à Montligeon, j’ai lu les panneaux et découvert la figure de l’abbé Buguet, que je ne connaissais pas vraiment. Elle m’a beaucoup touché.

Ce qui m’a frappé chez lui, c’est précisément cette Église que j’aime : une Église à la fois sociale et spirituelle. L’abbé Buguet a vu un besoin particulier. Les habitants avaient des besoins matériels, et il a répondu à cela. Mais il a aussi répondu aux besoins spirituels de son temps. Cette articulation pourrait sembler lointaine ou désuète ; elle ne l’est pas. Nous sommes confrontés aujourd’hui à la même exigence : ne jamais perdre ces deux dimensions.

La foi est belle lorsqu’elle ne renie aucun de ces deux piliers. Montligeon m’est apparu comme un lieu de cohérence. Je ne connaissais pas toute l’histoire du sanctuaire. J’ai lu ensuite davantage d’éléments, notamment sur le site. J’ai trouvé fort qu’un lieu consacré à la prière pour les âmes du purgatoire ne soit pas éthéré ou évanescent, mais très concret. Il y a eu une imprimerie, une œuvre sociale, une réponse à une situation précise. Aujourd’hui, la question sociale a changé de forme, mais elle demeure. Elle touche notamment à l’accueil des personnes, à l’accompagnement des personnes en deuil, à la solitude.

Ce que je ressens ici, c’est un accueil inconditionnel. Les personnes viennent avec leur histoire, leur état de service, leur rapport à l’Église, leurs blessures, leurs fautes ou leurs fidélités. On ne leur demande pas leur dernière confession. On leur ouvre une porte : vous êtes chez vous ici. Si vous voulez recommencer ou commencer quelque chose, vous êtes à la bonne place.

Dans un moment où l’on parle souvent d’une épidémie de solitude, témoigner d’une fraternité ouverte est déjà, pour moi, un engagement social.

Une foi plus pudique, plus chaotique, plus authentique

J’ai été éduqué dans la foi chrétienne par mes parents. Ensuite, au collège, je me suis fait virer du caté parce que j’étais un peu turbulent. Il y a donc eu une ellipse spirituelle de quelques années, jusqu’à ma vie adulte. J’ai redécouvert la foi plus tard, puis j’ai été confirmé autour de mes vingt ou trente ans [à préciser]. Je suis revenu avec la foi de celui qui débarque. J’étais jusqu’au-boutiste, très affirmatif, à fond dans le sujet.

Plus j’avance, plus je me rends compte que mes certitudes s’effilochent. J’ai l’impression que Dieu est un présent absent. Il se laisse éprouver, mais de manière très imperceptible. Et c’est dans ce tâtonnement qu’il y a un vrai chemin spirituel.

J’aime beaucoup l’Évangile des pèlerins d’Emmaüs. Ils marchent avec Jésus. Ils sont avec lui. Au moment où ils le reconnaissent, il échappe à leur regard. Cela se passe au moment difficile de leur histoire, lorsque toutes leurs illusions sont tombées. Cette scène me parle beaucoup. Aujourd’hui, ma foi est peut-être plus chaotique, plus pudique, mais je pense qu’elle n’a jamais été aussi authentique.

C’est pourquoi je ne me sens pas toujours très à l’aise avec une foi trop affirmative, qui arrive avec de grands principes. Je crois que les choses sont toujours plus compliquées. Dans les Évangiles, le Christ ne donne pas des réponses simplistes. Il renvoie souvent les personnes à leur responsabilité, tout en les éclairant. En tant que croyants, nous ne possédons pas un sérum magique qui nous donnerait réponse à tout.

Nous sommes confrontés en permanence à notre libre arbitre. Et cela coûte.

Que faire de la colère ?

À mon échelle, quand j’ai fait ce voyage, j’étais encore très en colère contre cette personnalité spirituelle dont j’avais été proche. Que faire de cette colère ? Est-ce que je choisis de reconnaître aussi ce que cette personne m’a apporté ? Est-ce que j’essaie de lui pardonner ? Rien n’est jamais totalement simple. Il n’y a pas de réponse unique.

Nous vivons dans un monde qui veut des réponses immédiates. Le pèlerinage m’a appris autre chose. Il est un chemin, un continuum. Il n’y a pas un instant où tout serait résolu d’un seul coup. Il faut du temps. On avance, parfois on recule, puis on repart. Cela vaut pour les deuils, pour les trahisons, pour les désillusions, mais aussi pour les moments où l’on se déçoit soi-même.

Cette marche m’a permis d’apprivoiser une forme d’indulgence envers moi-même et envers les autres. Elle m’a aussi appris qu’il y avait une vie après la vie. Peut-être est-ce cela, la sagesse : accepter que l’on ne maîtrise pas tout, reconnaître que l’on ne sait pas, laisser les années faire leur œuvre. Je ne refuse jamais un bon mot ; c’est pourquoi l’idée de questionner la « croissance spirituelle » m’a amusé. Mais au fond, la question est sérieuse. La croissance n’est pas toujours une bonne chose. Nous le voyons dans bien des domaines. Nous avons parfois besoin de croissance pour vivre et être heureux, mais une croissance sans but peut devenir épuisante : pour les ressources, pour notre esprit, pour notre vie intérieure.

Ce que je découvre, c’est l’importance de consentir à ne pas tout maîtriser. Certaines choses ne dépendent pas de moi. Ce qui dépend de moi, je dois l’assumer. Nous sommes toujours libres face à la grâce. C’est même ce qui est beau : Dieu respecte toujours notre bon vouloir. Nous ne sommes jamais obligés d’y aller. Même lorsque nous entrevoyons quelque chose, il arrive un moment où il faut aussi le vouloir. Il faut lâcher prise. Avec le temps, on apprend petit à petit à le faire.

Ce qui reste lorsque tout passe

À travers Ce qui passe, ce qui demeure, je voulais dire une chose simple : il est possible de vivre avec une perte. J’ai souvent rencontré des personnes qui avaient du mal à se relever d’une déception, quelle qu’elle soit : perdre un travail, être quitté, vivre un deuil brutal. Ce n’est pas simple de réussir à vivre avec cela, pourtant c’est possible.

Je crois même que tant que nous perdons, c’est que nous sommes vivants. Lorsque nous perdons, il reste toujours quelque chose. Parfois, quand nous perdons beaucoup, nous voyons mieux ce qui demeure. Il m’est arrivé de rencontrer des personnes au soir de leur vie. Leurs amis étaient morts, elles ne pouvaient plus sortir de leur jardin, et pourtant on sentait chez certaines une forme de paix. Comme s’il ne restait que l’essentiel.

Ce chemin de vie consiste peut-être à reconnaître qu’il y a des choses qui passent et qu’il ne faut pas essayer de les retenir à tout prix. Lorsque nous cherchons à retenir ce qui passe, nous devenons malheureux. Un jour, lors d’une interview, un homme cambodgien converti au christianisme, qui avait survécu aux camps des Khmers rouges, m’a parlé du concept bouddhiste de l’impermanence. Si je ne déforme pas sa pensée, il disait que tout passe dans le monde, même nous. Si nous refusons ce changement permanent, alors commence une part de notre malheur.

Mes cheveux vont blanchir, mon corps va changer, je courrai moins vite. Il ne sert à rien de se battre contre cela. Aujourd’hui, nous voyons bien ce refus du vieillissement. Nous voyons parfois des personnes qui semblent lutter contre le temps en refusant de traverser les âges. Mais je crois que cela nous rend plus malheureux. Si nous acceptons d’être traversés par l’autre, par le changement, par le passage, alors quelque chose s’apaise. Oui, cela passe. Mais ce qui reste est plus important que ce qui passe.

« Même quand on perd, il reste toujours quelque chose. »

Je n’ai pas fini ce chemin, je n’ai pas de conclusion définitive. Je sais seulement que cette marche m’a appris à regarder autrement ce qui m’échappe, ce que je perds, ce que je ne maîtrise pas. Elle m’a appris que la perte ne dit pas le dernier mot. Elle peut devenir un lieu de vérité, de fraternité, de pardon et de prière.

À Montligeon, cette intuition a trouvé un lieu. La prière pour les défunts nous rappelle que nos relations ne se réduisent pas à ce qui est visible. Elle inscrit nos deuils dans une communion plus vaste. Elle nous apprend à confier ceux qui nous ont quittés, mais aussi à recevoir notre propre vie comme un passage. Ce qui passe nous dépouille. Ce qui demeure nous relève.

Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon
Ce qui passe ce qui demeure Francois-Xavier-Maigre éditions Salvator, 2026
Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon
Francois-Xavier Maigre auteur de « Ce qui passe ce qui demeure » aux éditions Salvator, rencontre avec don-Paul Denizot, recteur Notre-Dame de Montligeon

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