Marie, Mère de l’espérance

Homélie et enseignement de Monseigneur Roger HOUNGBÉDJI, archevêque de Cotonou, lors de la solennité de l’Assomption 2026

Enseignement du 15 août 2026 de Monseigneur Roger HOUNGBÉDJI
Homélie du 15 août 2026 de Mgr Roger HOUNGBÉDJI

Marie, Mère de l’espérance

Chers pèlerins, chers frères et sœurs dans le Christ,

En cette solennité de l’Assomption, je me réjouis d’être avec vous en ce haut lieu de spiritualité dédié à la prière pour les défunts pour vous confirmer dans la foi et pour partager avec vous quelques réflexions. Le thème proposé à notre méditation est le suivant : « Marie, mère de l’espérance ». Le jubilé de l’an 2025 nous avait permis de méditer longuement sur le thème de l’espérance qui constitue une des données fondamentales de notre foi chrétienne. À cette occasion le Pape François nous invitait à nous mettre en marche dans la foi comme « pèlerins d’espérance », appelés à raviver notre foi et à ne jamais céder au désespoir mais plutôt à nous en remettre à Dieu qui jamais n’abandonne ceux qui comptent sur lui.

Cet appel à l’espérance garde une résonance particulière en ce lieu consacré à la commémoration des défunts. Si le mystère de la mort et de la résurrection du Christ est ce qui fonde l’espérance chrétienne, en quoi Marie (dont nous célébrons aujourd’hui l’Assomption) peut être appelée Mère et modèle de l’espérance ?

Nous aborderons ce thème en deux temps. D’abord, nous nous interrogerons sur le sens de l’espérance dans la Bible (Ancien et Nouveau Testament). Il s’agira pour nous de voir l’enracinement vétéro-testamentaire et néotestamentaire du thème de l’espérance, avec tout le sens théologique qu’il recouvre. Nous verrons dans un deuxième temps en quoi Marie, notre modèle peut être appelée Mère de l’espérance. Notre étude ici portera explicitement sur les textes du Nouveau Testament.

Sens biblique et théologique du thème de l’espérance

Le thème de l’espérance traverse toute l’Écriture comme un fil d’or reliant les différentes étapes de l’histoire du Salut. Depuis la promesse adressée à Abraham jusqu’au cri final de l’Apocalypse – « Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22,20) –, la Bible raconte l’histoire d’un peuple qui apprend à vivre non de ses propres forces, mais de la fidélité de Dieu. Toute l’Écriture est ainsi traversée par la pédagogie de l’espérance.

Dans l’Ancien Testament, déjà l’expérience d’Abraham, qui obéit à Dieu uniquement sur la base de ses promesses, révèle non seulement la foi de cet homme, mais aussi son espérance. Dans l’histoire de l’Exode, depuis le cri des hébreux réduits en esclavage jusqu’à la marche au désert rythmée par les infidélités du peuple et le pardon toujours renouvelé de Dieu, le thème de l’espérance est fortement mis en lumière. Les psaumes pour leur part constituent l’un des livres de l’AT où l’espérance est le plus fortement soulignée : « Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ; espère le Seigneur. » (Ps 27 (26), 14).[1]Enfin, les prophètes, surtout durant les moments d’épreuve, insisteront fortement sur l’espérance du salut.


[1]קַוֵּה אֶל־יְהוָה חֲזַק וְיַאֲמֵץ לִבֶּךָ וְקַוֵּה אֶל־יְהוָה (qawwêh ʾel-YHWH, ḥăzaq weyaʾămēṣ libbekā, weqawwêh ʾel-YHWH.)

Pourtant, malgré cette récurrence du thème, il n’est jamais conceptualisé par un vocable unique, du moins pas dans l’AT. Ainsi, dans l’AT, l’espérance est exprimée à travers un riche ensemble de verbes qui soulignent l’attitude de radicale dépendance du croyant vis-à-vis de Dieu. Parmi les plus importants mentionnons les verbes :

קָוָה (qāwâ), qui signifie « attendre avec confiance », « espérer » ou « demeurer dans une attente persévérante » (cf. Ps 25,3.5 ; 27,14 ; 37,9 ; Is 40,31 ; 49,23) ; c’est le verbe utilisé dans le Psaume que nous venons de citer : espère le Seigneur… (Ps 27) ;

יָחַל (yāḥal), qui évoque l’attente patiente et persévérante fondée sur la fidélité de Dieu (cf. Gn 8,10.12 : attitude de Noé attendant la décrue ; Jb 13,15 : Job met tout son espoir en Dieu ; Ps 31,25 ; 33,18 ; 130,5-7 ; Lm 3,21.24.26) ;

בָּטַח (bāṭaḥ), qui exprime surtout la confiance, l’absence d’inquiétude, la sécurité et l’abandon confiant entre les mains du Seigneur (cf. Ps 4,6 ; 9,11 ; 22,5-6 ; 56,4 ; Is 26,3-4 ; Jr 17,7) ; c’est le verbe utilisé dans le célèbre passage de Jr 17,7 : Béni soit l’homme qui met sa confiance dans le Seigneur…

חָסָה (ḥāsâ), qui signifie « chercher refuge », « se mettre sous la protection de Dieu », soulignant ainsi la dimension existentielle de l’espérance comme abandon à la providence divine (cf. Rt 2,12 ; Ps 2,12 ; 5,12 ; 7,2 ; 16,1 ; 34,9 ; 57,2 ; 91,4 ; Is 14,32).

L’absence d’un vocable unique, surtout dans l’AT, loin d’être un problème, constitue un signal théologique fort : cela indique que l’espérance n’est pas un concept abstrait, mais une expérience concrète diversement exprimée. Elle naît principalement du souvenir de ce que Dieu a fait, qui témoigne de sa fidélité et fonde la confiance du croyant. En conséquence, l’espérance biblique ne naît pas d’abord d’une projection optimiste sur l’avenir. Elle s’enracine plutôt dans la mémoire des œuvres de Dieu. C’est dire qu’avant d’être une attente de ce qui adviendra demain, elle est d’abord une relecture croyante de ce que Dieu a accompli hier.

Dans notre contexte moderne marqué par une foi inébranlable en la science et en la prévisibilité de la technique, voilà une conviction qui a besoin d’être rappelée. La science et la technologie, malgré leur performance et leur capacité à maîtriser le réel, peuvent-elles constituer le fondement de l’espérance des hommes ? Répondre positivement serait méconnaître les limites de la science et de la raison humaine. C’est pourquoi l’appel à l’espérance est fréquemment associé, dans l’Ancien Testament, au verbe זָכַר (zākar), « se souvenir » qui, théologiquement, assume le sens de : rendre présent l’agir salvifique de Dieu afin d’y puiser la confiance nécessaire pour affronter l’avenir. On peut donc le dire : la mémoire est la matrice de l’espérance.

  • « Souviens-toi de tout le chemin que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir pendant quarante ans au désert. » (Dt 8,2)
  • « Tu te souviendras de ce que le Seigneur ton Dieu a fait à Pharaon et à toute l’Égypte. » (Dt 7,18)
  • « Souviens-toi des jours d’autrefois, considère les années de génération en génération. » (Dt 32,7)
  • « Je me souviens des exploits du Seigneur ; oui, je me rappelle tes merveilles d’autrefois. Je médite toutes tes œuvres. » (Ps 77,12-13)
  • « Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites, de ses prodiges et des jugements de sa bouche. » (Ps 105,5)
  • « Je me souviens des jours d’autrefois ; je médite toutes tes actions. » (Ps 143,5)
  • « Voici ce que je veux repasser en mon cœur, ce qui me donnera de l’espérance : les bontés du Seigneur ne sont pas épuisées, ses miséricordes ne sont pas à leur terme ; elles se renouvellent chaque matin. Grande est ta fidélité ! » (Lm 3,21-23)
  • « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. » (Ex 20,2)

Il serait intéressant de jeter un regard rapide sur un texte vétérotestamentaire de l’espérance, sans pour autant nous y attarder trop longtemps. C’est le texte d’Ez 37, la vision des ossements desséchés. Le texte est assez connu : nous allons donc en lire uniquement la conclusion.

11 Il me dit : « Fils d’homme, ces ossements, c’est toute la maison d’Israël. Ils disent : ‹ Nos ossements sont desséchés, notre espérance a disparu, nous sommes en pièces. › 12C’est pourquoi, prononce un oracle et dis-leur : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Je vais ouvrir vos tombeaux ; je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol d’Israël. 13Vous connaîtrez que je suis le SEIGNEUR quand j’ouvrirai vos tombeaux, et que je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple. 14Je mettrai mon souffle en vous pour que vous viviez ; je vous établirai sur votre sol ; alors vous connaîtrez que c’est moi le SEIGNEUR qui parle et accomplis – oracle du SEIGNEUR. »[1]


[1]             Traduction œcuménique de la Bible : comprenant l’Ancien et le Nouveau Testament … (Paris (58, rue de Clichy, 75009) 1977) Ez 37.11-14.

Nous sommes dans le contexte dramatique de l’exil à Babylone. Que sont devenues les promesses du Seigneur ? La terre promise est désormais perdue, prise et contrôlée par les païens, les babyloniens. Une grande partie du peuple est en exil, loin de sa terre. Le temple du Seigneur a été impitoyablement détruit sans que Dieu n’empêche une telle catastrophe. Le peuple, déçu et désabusé avait toutes les bonnes raisons de désespérer. Et Ézéchiel l’exprime bien par une affirmation forte au v. 11 : « Notre espérance a disparu ». La traduction de la TOB semble atténuer un peu la force de l’expression qui littéralement, pourrait être traduite : « Notre espérance est morte, est perdue. »[1] Et c’est Dieu lui-même qui rapporte au prophète cette déclaration du peuple : notre espérance est morte.


[1]             Sander, N. P. – Trenel, I., « אבד », Dictionnaire Hébreu-Français, 2. Cesser d’être, disparaître, pourrir, périr. Cf. aussi  Koehler, L. – Baumgartner, W. – Richardson, M. E. J. – et al., The Hebrew and Aramaic lexicon of the Old Testament

Mais pour ranimer, ressusciter l’espérance du peuple, le souvenir sera de nouveau évoqué, même si le terme n’est pas employé. Il y a notamment le souvenir de la création : le Dieu qui a créé à partir de rien, est celui qui va recréer à partir des ossements même desséchés. Il y a l’évocation du souffle vivifiant, la rûaḥ, qui va insuffler la vie (cf. Gn 2, 7). Par ailleurs, les termes : faire sortir, ramener sur la terre, évoquent explicitement le souvenir de l’exode. Et puis il y a cette formule qui résume toutes les merveilles de Dieu et qui revient comme un refrain : « Je suis le Seigneur », car à ce Nom est associé le souvenir de tant de merveilles. Voilà comment Ézéchiel décrit l’espérance dans ce passage. Voilà de façon plus générale, en quels termes l’espérance est proposée dans l’AT.

Le Nouveau Testament, quant à lui, emploie principalement le substantif ἐλπίς (elpis), « espérance » (cf. Rm 5,2-5 ; 8,24-25 ; 12,12 ; 15,13 ; Col 1,27 ; Tt 2,13 ; 1 P 1,3.21), ainsi que le verbe ἐλπίζω (elpizō), « espérer », « mettre son espérance en » ou « avoir confiance » (cf. Mt 12,21 ; Lc 6,34-35 ; Jn 5,45 ; Rm 15,24 ; 1 Co 13,7 ; 15,19 ; Ph 2,19 ; 1 Tm 4,10 ; 6,17). À cette terminologie fondamentale s’ajoutent d’autres expressions qui enrichissent la théologie néotestamentaire de l’espérance, notamment les expressions : « attendre avec confiance » ou « accueillir dans l’espérance » (προσδέχομαι (prosdechomai) : cf. Mc 15,43 ; Lc 2,25.38 ; Tt 2,13), ainsi que le terme « persévérance », qui désigne l’endurance du croyant soutenue par l’espérance (ὑπομονή (hypomonē) : cf. Rm 5,3-5 ; 8,25 ; 15,4 ; Jc 1,3-4 ; Ap 13,10 ; 14,12).

L’espérance annoncée et progressivement approfondie tout au long de l’Ancien Testament, trouve son accomplissement plénier dans le Nouveau Testament en la personne de Jésus-Christ.  En lui, les promesses de Dieu deviennent réalité et l’espérance d’Israël s’ouvre désormais à tous les peuples. Le Christ apparaît ainsi comme le fondement, le contenu et l’accomplissement ultime de l’espérance chrétienne. « L’espérance chrétienne n’est pas un simple vœu pieu mais plutôt une attente confiante, la ferme assurance des choses encore invisibles et inconnues (cf. Rm 8,22-25). Autrement dit, l’espérance chrétienne est l’attitude qui nous fait radicalement nous tourner vers Dieu. Elle est l’attente active qui nous fait radicalement nous tourner vers Dieu. Elle est l’attente active d’un bien promis par Dieu lui-même. »[1]

Dans le Nouveau Testament, après le Christ qui est le modèle indépassable de toutes les vertus, un personnage exceptionnel apparaît comme modèle d’espérance : la Vierge Marie. Nous nous proposons de voir comment Marie est Mère et modèle de l’espérance à travers quatre grands épisodes que nous rapportent les écrits évangéliques : l’annonciation, la montée au temple, les noces de Cana et la mort de Jésus en croix.


[1] Mgr Roger HOUNGBEDJI, O.P., Lettre pastorale Dans l’espérance, sauvegardons la création ! N°5.

Marie, Mère et modèle de l’espérance dans le Nouveau Testament

Si la figure de Marie est souvent évoquée et présentée comme modèle, c’est parce qu’elle est la plus proche du Christ, qui a vécu au premier plan, tous les mystères de la vie terrestre du Christ. Par ailleurs, la figure de Marie est en quelque sorte plus proche de nous, car elle est une figure entièrement humaine. Nous pouvons donc, à côté du Christ et après lui, la regarder comme modèle de l’espérance, à travers quelques épisodes qu’il est bon d’évoquer ici.

L’Annonciation (Lc 1,26-38)

Dans cet épisode, nous voyons comment Marie reçoit une promesse qui dépasse toute logique humaine. Quand elle demande des explications à l’ange, elle ne comprend probablement pas grand-chose. La seule chose qui est claire, c’est que la mission vient de Dieu et Dieu sera présent. Sans exiger de preuves ni de garanties, elle accueille la Parole de Dieu dans une confiance totale, Marie met toute son espérance en Dieu. Portons notre attention sur la dernière parole de Marie : « Voici la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole » (v. 38).

D’abord, le terme ‘me voici’ (bien mis en exergue dans le texte grec : Ιδού), veut mettre l’accent sur l’ouverture de Marie : son accueil, sa réceptivité, sa disponibilité, son offrande, son abandon par rapport à l’irruption soudaine de Dieu dans sa vie. Marie accepte volontairement par son ‘me voici’ d’être entièrement donnée à Dieu, quel que soit ce qu’un tel don peut lui coûter. Ce qui importe, c’est l’offrande de toute sa personne à un Dieu qu’elle a considéré jusque-là comme Un Tout, l’Unique nécessaire, la Vérité de sa vie. Remarquez le caractère volontaire de la réponse : c’est en toute liberté que Marie présente sa vie à Dieu comme une offrande (cf. Rm, 12, 1-2). Marie montre par son fiat qu’elle est entièrement disposée à offrir sa vie ‘en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu’.

Le terme ‘servante’ (« je suis la servante du Seigneur ») va renforcer davantage l’idée de ce don de soi : c’est en tant qu’esclave du Seigneur (doulê) qu’elle se présente devant Dieu. En offrant sa vie, elle veut que celle-ci soit entièrement au service de Dieu (son œuvre de salut). Dans la tradition biblique, le titre de ‘serviteur de Dieu’ désigne en effet ceux que Dieu a engagés par excellence à son œuvre de salut. C’est dire combien ce titre convient bien à Marie dont la grandeur y est proclamée. Marie accepte donc de jouer le rôle de l’esclave – une esclave qui s’engage volontairement et librement vis-à-vis de Dieu à l’image de Jésus, Fils de Dieu et de Marie – dans la collaboration à l’œuvre de salut. Il s’agira pour Marie de vivre une entière soumission à Dieu, une soumission qui sera aussi celle de Jésus, venu pour servir et non pour être servi. Autrement dit, comme servante du Seigneur, Marie s’inscrit dans le rôle de Mère de l’espérance dans l’attente du salut devant se réaliser, rôle que jouera Jésus jusqu’à la mort sur la croix.

Dans l’expression : « qu’il m’advienne selon ta parole », Marie reconnaît que tout en étant servante du Seigneur, collaboratrice de l’œuvre du salut, cette œuvre ne peut réellement aboutir que par la puissance de Dieu, c’est lui qui en est l’agent principal. D’où l’usage du passif (« qu’il me soit fait »). Mais pour Marie, cette puissance de Dieu est déjà en acte dans la parole de l’ange qu’elle a reçue. Le mot grec rhêma (auquel correspond l’hébreu dâbâr) signifie à la fois parole et ce qu’elle dit, c’est-à-dire l’événement, la chose. Lorsque c’est Dieu qui parle, les deux sens s’identifient entièrement puisque ‘Il dit et c’est fait’ (Gn 1,1 ; Ps 33, 6.9). Ce mot rhêma est caractéristique des chapitres 1 et 2 de Luc. Ainsi, pour Marie, seule la puissance de Dieu résidant dans la Parole de l’ange peut réaliser en elle la promesse reçue. Elle accepte de collaborer à l’accomplissement de cette promesse mais c’est Dieu seul qui en est le premier auteur, l’agent principal. En quoi cette dernière parole de Marie tirée du texte de Luc peut-elle inspirer notre espérance chrétienne ?

La parole de Marie semble attirer notre attention sur sa capacité d’être à l’écoute de la Parole de Dieu. Autrement dit, Marie est mère et modèle de l’espérance par sa capacité d’être à l’écoute de la Parole de Dieu : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et l’observent » (Lc 11, 28). Dans notre vie chrétienne, comme pèlerins d’espérance, l’attitude de Marie nous invite à faire constamment à Dieu l’offrande de notre volonté propre pour que se réalise en nous l’événement (rhêma) contenu dans la parole reçue dès notre premier appel à la vie chrétienne. C’est dans cette parole que s’inscrit notre projet de vie, lequel constitue la vérité à laquelle il nous faut répondre, selon le plan de Dieu. Marie nous apprend que c’est en tant qu’esclaves du Seigneur, c’est-à-dire entièrement dépendants et disposés à sa grâce (dans une obéissance imitant celle de Jésus son Fils) que nous pouvons nous aussi répondre au projet de Dieu (notre espérance) inscrit en nous dès le baptême. Autrement dit, à travers l’écoute, il nous faut, à l’exemple de Marie, nous dessaisir de nous-mêmes (nos désirs et projets personnels sur Dieu) pour nous laisser façonner par la puissance de Dieu résidant dans sa parole. Bref, Marie, comme mère et modèle de l’espérance nous invite à garder en permanence l’attitude du don de soi et d’ouverture à la Parole de Dieu, telle que manifestée par Marie lors de l’Annonciation.

La montée au temple (Lc 2, 41-52)

Dans ce récit, je voudrais particulièrement attirer notre attention sur le dialogue entre Jésus et Marie (vv. 48-49). Dans ce dialogue on peut noter :

Du côté de Marie : une affirmation des liens de sang (rapports familiaux) reliant l’enfant Jésus à ses parents. C’est au nom de ces liens (ou stimulés par eux) que Marie et Joseph ont cherché Jésus trois jours durant, parmi leurs parents et connaissances. Le reproche de Marie « mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? » est motivé par la marque d’affection maternelle vis-à-vis de l’enfant Jésus. Les liens familiaux semblent tellement forts que Marie et Joseph n’ayant pas trouvé Jésus étaient tout angoissés.

Du côté de Jésus : par rapport aux liens de sang, il oppose un autre lien, celui qui l’unit à son Père. Pour Jésus ce lien-ci est prioritaire par rapport à celui qui l’unit à Marie et à Joseph : « ne savez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? ».

En fait, dans sa réponse, Jésus semble indiquer à ses parents ce qu’implique une véritable montée à Jérusalem : lieu où on s’occupe des affaires de Dieu le Père, lieu où se déroulera également tout le drame du mystère pascal, lieu où réside en définitive notre espérance. Cette montée implique une rupture avec les liens de sang et de parenté, liens qui pourraient empêcher d’être entièrement disposé au service de Dieu (cf. Lc 18, 28-30 // Mc 10, 28-30 // Mt 19, 27-29). Dans la mesure où ils effectuent une montée à Jérusalem, les parents de Jésus ne devaient pas le chercher là où s’affirment les liens de sang – la recherche ici conduirait inexorablement à une angoisse – mais ils doivent plutôt se tourner vers le lieu où s’affirment les liens d’intimité avec Dieu. C’est vers ce lieu que Jésus veut les renvoyer en se faisant rechercher par eux.  La montée à Jérusalem exige donc de Marie une rupture avec les liens de sang et c’est ce qu’elle fit en gardant fidèlement toutes ces choses (ces paroles) dans son cœur. Or la garde de la Parole de Dieu est le lieu propre de l’écoute, lieu où se vit la vraie béatitude (cf. Lc 11, 28). Bien que Marie n’ait pas compris sur le coup les événements qui survenaient, elle se laisse faire et se met à l’école de son fils. Autrement dit, Marie accepte de rompre avec la proximité des liens naturels qu’elle semblait garder avec son fils pour s’engager dans la dynamique de foi où se joue l’intimité avec Dieu, l’identification à la Vérité qu’est le Christ.

Dans la dynamique de l’espérance, cette disponibilité de Marie peut être rapprochée de l’esprit de pauvreté évangélique : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3). Cette béatitude exige en fait un radical détachement de soi, une rupture par rapport à toute jouissance de biens matériels ou de liens de sang (attachement aux liens de parenté ou d’affection) qui empêcheraient de se consacrer aux réalités du Royaume de Dieu. Autrement dit, ceux qui se consacrent aux affaires de Dieu ne devraient pas se laisser guider par l’attachement aux biens de la terre au point de perdre de vue les réalités du monde à venir. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’interpellation forte de l’apôtre Paul : « Je vous le dis, frères : le temps se fait court. Que désormais ceux qui ont une femme vivent comme s’ils n’en avaient pas ; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui sont dans la joie, comme s’ils n’étaient pas dans la joie ; ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas ; ceux qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas vraiment. Car elle passe, la figure de ce monde » (1 Co 7, 29-31).  Par sa pauvreté de cœur, son détachement radical par rapport à toute jouissance de liens naturels, Marie nous apprend à nous détacher des réalités de ce bas-monde pour nous tourner vers les réalités d’en-haut, là où réside notre espérance. En cela, elle se présente comme une véritable mère et modèle de l’espérance.

Les noces de Cana (Jn 2,1-12)

Nous sommes là en face d’un des textes les plus difficiles mais aussi des plus commentés de l’évangile de saint Jean. Le texte est fort riche au plan symbolique et théologique, mais dans notre étude nous ne nous embarrasserons pas des détails qui nous éloigneraient de notre sujet. Nous nous contenterons seulement de relever quelques aspects de sens qui nous permettront de voir le rôle joué par Marie à Cana et la signification qu’on peut dégager de ce récit par rapport au thème de l’espérance.

D’abord, quelques remarques à propos du texte. On note des liens indéniables avec le texte de Jn 19, 25-27 (Marie au pied de la Croix) :

  • La présence de Marie, la mère de Jésus, à qui celui-ci donne le titre de « femme », comme dans Jn 19, 26. Ce mot « femme » qui, dans les langues sémites, est un titre honorable, évoque dans la perspective de l’histoire du salut la Femme, Nouvelle Ève (Gn 2), la Femme du chap. 12 de l’Apocalypse, et « l’Heure de la femme » de Jn 16,21.
  • La mention de « l’heure » (dans « Mon heure n’est pas encore arrivée »), renvoie à l’heure décisive de Jésus, sa mise à mort sur la croix. L’heure de Jésus chez Jean, c’est en effet le moment où se réalise définitivement l’œuvre pour laquelle il a été envoyé en ce monde par le Père : la victoire sur Satan, le péché et la mort (cf. Jn 12, 23-24.27-31-32). C’est donc à travers sa mort sur la croix que s’accomplit l’œuvre décisive de Jésus, laquelle conduit à la résurrection et la vie.

  • L’eau changée en vin dont il est question renvoie au symbolisme du sang et de l’eau qui coulèrent du flanc de Jésus mis en croix. Nous savons tout le sens théologique que Jean donne à ces deux éléments : le sang, c’est l’eucharistie (le vin devenant le sang du Christ), et l’eau du baptême ; les deux coulant du flanc de Jésus en croix vont fonder l’Église (représentée par le disciple bien-aimé et Marie au pied de la croix).

Autres remarques importantes concernant particulièrement notre péricope :

Ce qui est étonnant dans ce texte, aucune mention n’est faite des mariés : Jean se contente de nommer Jésus et sa mère et de dire « il y eut une noce à Cana ». Rien n’est dit de l’épouse et de l’époux, mais tout semble se concentrer plutôt sur les deux personnages principaux du récit, à savoir Jésus et Marie. De façon symbolique, Jésus se présente en fait comme le vrai Époux en ce sens que c’est en définitive lui qui donne le bon vin, symbole de l’Amour de l’Alliance. C’est de ce vin qu’il est question dans le Cantique des Cantiques : « Tes amours sont délicieuses plus que le vin » (Ct 1,2) ; « Nous célébrons tes amours plus que le vin » (Ct 1,4) ; « Que ton amour est délicieux…plus que le vin » (Ct 4,10). Jésus est donc l’Époux qui a le pouvoir de donner le vin des noces messianiques (cf. Mc 2,22), lui-même se présente d’ailleurs comme l’Époux qui vient établir avec les siens un rapport d’intimité (Mc 2, 19-20).

Le vin nouveau qu’apporte Jésus est en fait sa façon de vivre son intimité parfaite avec le Père. C’est cette façon de vivre qu’il vient partager, en tant qu’Époux, avec ceux qu’il aime.

Par ailleurs, Marie se présente comme la vraie épouse, l’épouse fidèle (par opposition à l’épouse infidèle qu’est Israël : cf. Os 2 ; Ez 16, 38). C’est en tant qu’épouse fidèle qu’elle est éveillée aux besoins des hommes et se fait toute confiante en son Fils (l’Époux) auquel elle s’en remet dans la foi, c.-à-d sans toutefois empiéter sur ce qui est du ressort de Dieu. Tout ce qu’elle fait remarquer est « Ils n’ont plus de vin », et rien d’autre. Du coup : « le vrai mariage, dont le mariage de Cana est le symbole, est la Nouvelle Alliance vécue dans les cœurs de Jésus et de Marie. Ils ne cessent d’être présents l’un à l’autre pour faire ensemble les volontés du Père. Le fruit de leur amour sera l’Église »[1].


[1] P. Léon MARCEL, Regard sur Jésus à la lumière de Jean, Kinshasa, Paulines, 2003, p. 40.

Autre point intéressant, c’est la recommandation de Marie aux servants : « Quoi qu’il vous dise, faites-le ». Cette formule trouve un parallèle avec la réponse de Marie à l’Annonciation : « Qu’il me soit fait selon ta parole », ce qui souligne la disponibilité attentive de Marie, la « servante du Seigneur ». C’est à cette disponibilité au Maître qu’elle veut inviter les servants. Marie manifeste encore ici sa qualité d’épouse en ce sens que remplie de l’Esprit Saint, elle vit avec Jésus dans une intimité profonde qui lui permet de se nourrir des volontés du Père. De fait, « sa réaction est la même que celle de Jésus. Elle désire que Jésus soit accrédité auprès de ses disciples et que le but de son immense mission soit un peu dévoilé aux yeux de ceux qui lui font déjà confiance »[1]. Marie par cette invitation indique donc ce en quoi doit consister la foi des disciples : faire une confiance indéfectible à Jésus quels que soient les risques qu’ils encourent : « ils doivent s’appuyer sans hésiter sur la solidité de la parole de Jésus. Il faut croire, faire confiance et incarner cette foi dans les risques que l’on prend sur sa parole. Il faut que leur certitude les entraîne à l’action »[2].


[1] Ibidem, p. 44. [2] Ibidem, p. 44

Quelle signification peut-on dégager de ce récit pour le thème de l’espérance ?

D’abord, Marie nous apprend à devenir de vraies épouses de l’Époux (le Christ), c’est-à-dire ceux qui sont capables, comme elle, d’entrer dans une relation d’Amour profonde avec le Christ. Cette relation d’amour s’effectue par l’écoute et la mise en pratique de la Parole de Dieu, une mise en pratique qui va jusqu’au don total de soi, quel que soit ce que cela peut nous coûter. Entrer dans cette relation d’intimité avec le Christ nous permet de goûter au vin de l’Amour, le vin des temps messianiques qui n’a rien à voir avec l’eau de purification de l’ancienne Alliance. Cette relation d’intimité avec le Christ (l’Époux véritable) est le lieu de notre espérance, le but définitif vers lequel nous cheminons.

Devenir de vraies épouses du Christ nous appelle également à être comme Marie attentifs aux vrais besoins des gens de notre temps. Grâce à l’amour qui unissait Marie à l’Époux, elle a su vite déceler les vrais besoins des invités de la noce et elle a pu intercéder pour eux auprès de l’Époux qui n’a pas hésité à procurer le vin le plus précieux, source d’une joie inattendue. Notre vocation chrétienne dans le monde consiste principalement en cet éveil aux besoins des hommes et femmes de notre temps, une compassion à leurs détresses et manques. Comme Marie, il nous faut, grâce à notre relation d’amour et d’intimité avec l’Époux, pouvoir leur apporter le vin nouveau qui puisse les soulager profondément et leur donner une nouvelle vie. C’est en cela que notre vie chrétienne pourrait être un point lumineux pour les détresses de notre monde et que nous pourrions véritablement jouer le rôle de « sel de la terre » et de « lumière du monde » (Mt 5, 13-16). C’est en tant que soudés au Christ, à la manière de Marie (l’épouse modèle en lien avec l’Époux), que nous pouvons effectivement accomplir notre mission dans le monde.

Marie au pied de la Croix : (Jn 19,25-27)

Ce récit de Jean nous situe au moment le plus crucial de la vie de Jésus : c’est le moment où s’effectua la kénose de Jésus, c’est-à-dire le fait qu’il soit vidé de lui-même par une oblation totale de sa vie. Les versets précédents (vv. 23-24) nous montrent à travers le partage des vêtements (seuls biens que Jésus avait encore sur le corps) jusqu’où allait cette oblation.

Marie, au pied de la croix, va vivre au plus profond d’elle-même ce moment douloureux. C’est le moment où se réalise en elle la prophétie de Syméon : « Et toi-même, une épée te transpercera l’âme » (Lc 2, 35). Au pied de la croix, Marie communie donc très intimement avec son fils souffrant, dépouillé et pauvre de tout. Mais cette communion avec Jésus, à l’heure de sa mort, ne va pas manquer de produire ses fruits : c’est le fils qui est engendré à Marie lorsque Jésus est sur le point de mourir : « Femme, voici ton fils » (vv. 26-27).

Ainsi, il apparaît au calvaire que toutes les promesses semblent s’effondrer. Pourtant, elle, Marie, sait dans son cœur que l’heure est venue. Elle demeure debout auprès de son Fils crucifié. Sans comprendre peut-être pleinement le mystère qui s’accomplit, elle persévère dans la fidélité. Elle devient ainsi l’image de l’espérance qui résiste à l’épreuve et continue de croire lorsque toute lumière semble avoir disparu. En affirmant : « Près de la croix de Jésus se tenait sa mère… » (Jn 19,25) le quatrième Évangile juxtapose deux symboles forts : d’une part Jésus qui semblait impuissant, livré aux mains de ses adversaires, et d’autre part, une femme debout, qui semblait continuer de croire que tout n’était pas fini, mais que tout était accompli. C’est à juste titre que l’ultime parole de Jésus à la fin de cet épisode fut : « Tout est accompli. » L’espérance ce n’est pas du triomphalisme. C’est entrer humblement dans le projet de Dieu, quel qu’il soit.

La Vierge Marie se présente donc à nous comme mère et modèle de l’espérance en ce sens que tout au long de sa vie, elle a manifesté une entière oblation de sa personne à Dieu, une oblation qui l’a amenée à accueillir le Verbe de Dieu dans son sein et à le donner au monde. Prendre Marie comme modèle ne consiste pas à reproduire son expérience, à copier ce qu’elle a vécu, cela nous sera même impossible. Il s’agit plutôt de nous engager personnellement vis-à-vis du Christ, dans la communion à sa Passion, sa mort et sa résurrection. C’est dire que la communion à la souffrance et à la mort du Christ conduit irrémédiablement à une nouvelle vie.

C’est dans ce sens que l’apôtre Paul affirme :

« Souviens-toi de Jésus Christ ressuscité d’entre les morts… Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons. Si nous tenons ferme, avec lui nous règnerons. Si nous le renions, lui aussi nous reniera. Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2 Tm 2, 8. 11-13).

Marie, comme modèle de l’espérance est celle qui n’a jamais fui les conséquences de son engagement : elle a accompagné son fils jusqu’au pied de la croix, elle a toujours dit ‘oui’ à Dieu, un oui qui est signe de son identification au Christ. Ainsi, prendre Marie comme modèle de l’espérance, c’est faire face à notre propre vocation chrétienne en renouvelant quotidiennement devant Dieu notre ‘oui’. Ce renouvellement exige de notre part l’offrande de notre personne à Dieu (cf. Rm 12, 1-2) pour assumer dans la foi les souffrances de nos vies.

Conclusion

Marie est réellement une Mère et un modèle de l’espérance en ce qu’elle nous apprend à être à l’écoute de la Parole de Dieu comme de vrais serviteurs de Dieu. À ce titre elle nous apprend à vivre dans un esprit de pauvreté qui nous rend capables de nous libérer de l’emprise des réalités de ce bas-monde pour tendre vers les réalités éternelles. La vie d’intimité profonde à toujours rechercher avec le Christ est le gage de cette libération intérieure qui nous dispose à être entièrement donnés à Dieu et attentifs aux vrais besoins des hommes et des femmes de notre temps. Par ailleurs, par la communion à la passion et la mort de Jésus en croix, Marie nous apprend que c’est en nous unissant intimement à la souffrance de son Fils que nous pouvons assumer les souffrances de nos vies et vivre comme des hommes et des femmes d’espérance.

Achevons notre méditation en portant notre regard sur Marie au Cénacle (Ac 1, 14). Le Cénacle est un autre lieu où Marie témoigne vraiment de son espérance auprès des disciples encore hésitants. Elle est présente au milieu des Apôtres dans l’attente de la Pentecôte. Elle accompagne la naissance de l’Église par une prière persévérante et confiante. Comme autrefois à Nazareth, elle demeure disponible à l’action de l’Esprit et devient le modèle de l’Église qui veille dans l’espérance de l’accomplissement des promesses du Christ.

Jetons un regard un peu critique sur cette parole apparemment banale et essayons de nous mettre dans le contexte. Jésus était mort. Tous avaient été désemparés. Puis ils l’avaient vu ressuscité. Il leur était apparu et les avait remplis de joie. Puis il était monté aux cieux. Puis, plus rien. Ils étaient là, à attendre, puisqu’il n’avait donné aucun délai pour le don de l’Esprit. Ce pouvait être un moment assez difficile, déprimant : on attend indéfiniment, sans savoir exactement combien de temps va durer l’attente, ni comment elle sera comblée. Car Jésus n’avait jamais précisé le mode du don de l’Esprit. Pendant ce temps que faisait Marie ? Luc nous le dit : « Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes, dont Marie, mère de Jésus. » (Ac 1,14). Oui, comme Mère et modèle de l’espérance, Marie nous apprend à être assidus à la prière, dans l’attente de la réalisation des promesses de Dieu. Dans son encyclique Redemptoris Mater[1], le saint Pape Jean-Paul II la présente comme la femme du « pèlerinage de la foi », dont toute la vie est marquée par une confiance inébranlable dans les promesses de Dieu, même lorsqu’elles demeurent obscures.

Puissions-nous être comme Marie des hommes et des femmes enracinés dans la prière, de façon à vivre dans une confiance indéfectible la réalisation des promesses de Dieu.


[1] Jean-Paul II, Redemptoris Mater, n° 14-19.


Homélie de la solennité de l’Assomption, samedi 15 août 2026

Chers frères et sœurs dans le Christ,

En cette solennité de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, nous voici réunis en ce haut lieu de spiritualité pour honorer Marie et, à travers elle, prier aussi pour nos frères et sœurs défunts qui nous ont précédés dans la Patrie céleste. Oui, célébrer l’Assomption de Marie, c’est commémorer son entrée corps et âme dans la gloire de son Fils, la gloire de la résurrection qui s’affirme comme le triomphe de la vie sur la mort.

Célébrer l’Assomption de Marie en ce lieu dédié à la prière pour les défunts doit donc avoir pour nous une double résonance. D’abord, cette célébration nous rappelle le mystère central qui constitue le fondement de notre foi chrétienne, à savoir : la victoire du Christ sur la mort. De fait, comme nous le rappelle l’apôtre Paul dans la deuxième lecture de ce jour : « Le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. » Si nous sommes réunis ici ce matin pour honorer Marie et pour prier pour nos morts, c’est parce que nous croyons fermement que le Christ, premier ressuscité d’entre les morts, est celui en qui repose notre foi : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi », nous dira saint Paul. C’est parce que le Christ est le premier ressuscité qu’il a accueilli Marie, sa Mère, dans sa gloire. C’est aussi parce qu’il est ressuscité que nous pouvons prier pour nos morts, de sorte que, purifiés de leurs péchés et impuretés, ils puissent entrer eux aussi dans sa gloire.

Par ailleurs, la célébration de l’Assomption nous rappelle aussi que Marie, une fille de notre race, est déjà introduite corps et âme dans la gloire du Christ ressuscité. La résurrection de la chair n’est donc plus une pieuse promesse : elle est déjà en acte dans la vie de Marie, la première à avoir cru « à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ».

C’est ce triomphe de Marie sur le Mal et sur la mort, son entrée dans la gloire de son Fils, que l’apôtre Jean nous rapporte dans l’extrait du livre de l’Apocalypse que nous venons d’entendre dans la première lecture. Dans ce texte, il est question d’une femme qui dans la fragilité de sa condition humaine – elle est enceinte et crie dans les douleurs et la torture d’un enfantement – est confrontée à la présence du Mal. Ce dernier est présenté sous forme d’un dragon redoutable qui menace de dévorer l’enfant à naître et de se lancer à la poursuite de la femme. Mais de façon miraculeuse, la femme fut sauvée du mal et de la mort par la Toute-puissance de Dieu.

Marie est bien celle qui assume la figure de la femme arrachée à la menace permanente du Mal et de la mort. En cela elle apparaît comme un modèle : la mère de l’espérance. De fait, elle nous montre comment, face à la réalité du mal, de la souffrance et de la mort, le croyant enraciné dans la mort et la résurrection du Christ ne peut jamais céder au désespoir. Il garde l’espérance d’une vie nouvelle qui est la marque de sa propre résurrection. Marie dont nous célébrons aujourd’hui l’entrée au ciel est celle dont la vie témoigne de la victoire de la vie sur la mort. Son Assomption au ciel se présente ainsi comme le couronnement de ce qu’a été sa vie sur cette terre. A travers la page d’évangile de ce jour, nous pouvons relever trois attitudes majeures proposées comme modèles à suivre pour parvenir nous aussi au triomphe de la vie sur la mort.

La première attitude est l’enthousiasme de Marie

Marie est animée d’un enthousiasme (une force d’âme) qui est signe du triomphe de la vie sur la mort. De fait, selon le récit de Luc, Marie, après la visite de l’ange, « se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée ». Remarquons que c’est en toute hâte, avec empressement, que Marie s’est rendue chez sa cousine Elisabeth. L’enthousiasme dont elle fait preuve en franchissant avec empressement la région montagneuse est le signe de la vie du Christ qu’elle portait déjà en son sein. C’est dire qu’on ne peut avoir la vie du Christ en soi et rester figé, enfermé sur soi : la vie du Christ présente en nous nous fait sortir de nous-mêmes pour nous porter vers les autres et leur manifester avec enthousiasme notre proximité.

Bien chers pèlerins, votre présence en ce lieu pour honorer Marie et pour prier pour les morts est le signe de votre enthousiasme, le signe de la vie du Christ présente en vous. Conscients de cette vie nouvelle du Christ qui vous habite, vous êtes venus en ce lieu pour rendre grâce au Maître de la vie et prier, par l’intercession de Marie, afin que cette vie resplendisse davantage en ceux et celles qui nous ont précédés au ciel et qui sont marqués du signe de la foi au Christ. Puisse cette messe les sanctifier et leur permettre d’entrer dans le bonheur éternel.

La deuxième attitude révélée par Marie est sa joie

Marie, durant sa vie terrestre, est habitée d’une joie immense qui est signe du triomphe de la vie sur la mort. La joie de Marie est telle qu’elle ne peut la conserver en elle-même : elle rayonne de la joie de Dieu et la communique à tous ceux qui la rencontrent. C’est le cas d’Elisabeth dont nous parle la page d’évangile : « Or, quand Elisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors Elisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. » En décrivant comment Jean-Baptiste tressaille de joie dans le sein de sa mère, « l’évangéliste Luc utilise le terme grec « σκιρτάω », c’est-à-dire « sautiller », le même terme que nous trouvons dans l’une des plus anciennes traductions grecques de l’Ancien Testament pour décrire la danse du Roi David devant l’arche sainte qui est enfin revenue dans sa patrie (2 S 6, 16) »[1]. Cette précision permet de conclure que le Nouveau Testament reconnait, en Marie, l’Arche de la Nouvelle Alliance[2].


[1] Benoît XVI, Homélie de la Solennité de l’Assomption, le Lundi 15 août 2011.

[2] Ibidem.

Marie est la cause de notre joie, l’Arche de l’Alliance dont la présence ou même l’évocation fait tressaillir de joie toutes les générations. Devant elle, les hommes et les femmes de tous les temps chantent et dansent de joie comme David et Jean-Baptiste. Elle est la trésorière de Dieu[1], le tabernacle de la grâce, le pont entre l’ancienne Alliance et la nouvelle, la femme qui n’a connu aucune corruption, la Mère de Jésus, notre mère, le modèle de notre humanité que Dieu accueille dans sa gloire.  

La vie de Dieu que Marie portait en elle était bien la cause de la joie qui rayonnait en elle. C’est dire qu’on ne peut avoir la vie de Dieu en soi et demeurer dans la tristesse. La vie de Dieu est synonyme de la joie, même au cœur des tribulations de la vie qui nous accablent. Être des femmes et des hommes d’espérance, c’est témoigner de cette joie de Dieu au cœur des épreuves et des souffrances de la vie.


[1] Cf. Traité de la vraie dévotion de saint Louis-Marie Grignon de Montfort.

De ce point de vue, l’apôtre Paul nous exhorte avec force : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je vous le redis : soyez dans la joie. Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. Ne soyez inquiets de rien, mais en toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaitre à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus » (Ph 4, 4-7). Puisse Marie, Mère de l’espérance, nous aider à entrer dans sa joie et dans sa paix pour véritablement en témoigner tout au long de notre vie.

La troisième attitude par laquelle Marie témoigne du triomphe de la vie sur la mort, est sa capacité à se souvenir des actes de Dieu dans sa vie et dans celle de son peuple

De fait, à travers son chant d’action de grâce (le Magnificat), Marie se souvient des faits merveilleux réalisés par Dieu dans sa vie personnelle et dans celle du peuple d’Israël : « Le Seigneur s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! »

En relisant les actes de Dieu dans sa vie, Marie reconnait et affirme avec force que Dieu est réellement présent dans sa vie. Dieu agit en elle avec sa toute-puissance, de façon à faire triompher la vie sur la mort. De fait, le Seigneur qui agit dans sa vie est celui qui s’affirme comme le Dieu de l’espérance qui prend soin des petits et des faibles : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. »

C’est dire que l’espérance chrétienne s’enracine dans l’histoire du salut, dans le souvenir de ce que Dieu a fait. Et à sa suite, le peuple chrétien continue de proclamer : « Il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa descendance pour toujours. » L’évangéliste Luc montre comment Marie conserve la mémoire des événements et les médite dans son cœur : « Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. » (Lc 2,19). Et, un peu plus loin, il ajoute : « Sa mère gardait fidèlement toutes ces choses dans son cœur. » (Lc 2,51).

Il apparaît que pour le vrai croyant, il n’y a pas d’événement neutre, voire profane. Dieu se dit et atteste sa présence à travers les événements. Ainsi, méditer dans son cœur, c’est relire les événements afin d’y discerner l’action de Dieu. Pour celui qui sait lire les actes de Dieu dans sa vie en se souvenant des faits passés, il n’a pas à désespérer de la vie. Car si Dieu a pu agir dans la vie de son peuple pour le sauver de la mort, il ne manquera pas de relever de la mort ceux qui mettent leur confiance en lui.

Puissions-nous, à la suite de Marie et par son intercession, mettre toute notre confiance en Dieu, de façon à pouvoir témoigner de lui avec enthousiasme, dans la joie et avec la capacité de relire comme Marie les actes de Dieu dans notre vie de chaque jour. Que le Seigneur nous en accorde la grâce, Lui qui vit et règne maintenant et pour les siècles des siècles. Amen !

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