Homélie de Monseigneur Roger HOUNGBÉDJI, archevêque de Cotonou, lors de la solennité de l’Assomption, samedi 15 août 2026
Chers frères et sœurs dans le Christ,
En cette solennité de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, nous voici réunis en ce haut lieu de spiritualité pour honorer Marie et, à travers elle, prier aussi pour nos frères et sœurs défunts qui nous ont précédés dans la Patrie céleste. Oui, célébrer l’Assomption de Marie, c’est commémorer son entrée corps et âme dans la gloire de son Fils, la gloire de la résurrection qui s’affirme comme le triomphe de la vie sur la mort.
Célébrer l’Assomption de Marie en ce lieu dédié à la prière pour les défunts doit donc avoir pour nous une double résonance. D’abord, cette célébration nous rappelle le mystère central qui constitue le fondement de notre foi chrétienne, à savoir : la victoire du Christ sur la mort. De fait, comme nous le rappelle l’apôtre Paul dans la deuxième lecture de ce jour : « Le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. » Si nous sommes réunis ici ce matin pour honorer Marie et pour prier pour nos morts, c’est parce que nous croyons fermement que le Christ, premier ressuscité d’entre les morts, est celui en qui repose notre foi : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi », nous dira saint Paul. C’est parce que le Christ est le premier ressuscité qu’il a accueilli Marie, sa Mère, dans sa gloire. C’est aussi parce qu’il est ressuscité que nous pouvons prier pour nos morts, de sorte que, purifiés de leurs péchés et impuretés, ils puissent entrer eux aussi dans sa gloire.
Par ailleurs, la célébration de l’Assomption nous rappelle aussi que Marie, une fille de notre race, est déjà introduite corps et âme dans la gloire du Christ ressuscité. La résurrection de la chair n’est donc plus une pieuse promesse : elle est déjà en acte dans la vie de Marie, la première à avoir cru « à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ».
C’est ce triomphe de Marie sur le Mal et sur la mort, son entrée dans la gloire de son Fils, que l’apôtre Jean nous rapporte dans l’extrait du livre de l’Apocalypse que nous venons d’entendre dans la première lecture. Dans ce texte, il est question d’une femme qui dans la fragilité de sa condition humaine – elle est enceinte et crie dans les douleurs et la torture d’un enfantement – est confrontée à la présence du Mal. Ce dernier est présenté sous forme d’un dragon redoutable qui menace de dévorer l’enfant à naître et de se lancer à la poursuite de la femme. Mais de façon miraculeuse, la femme fut sauvée du mal et de la mort par la Toute-puissance de Dieu.
Marie est bien celle qui assume la figure de la femme arrachée à la menace permanente du Mal et de la mort. En cela elle apparaît comme un modèle : la mère de l’espérance. De fait, elle nous montre comment, face à la réalité du mal, de la souffrance et de la mort, le croyant enraciné dans la mort et la résurrection du Christ ne peut jamais céder au désespoir. Il garde l’espérance d’une vie nouvelle qui est la marque de sa propre résurrection. Marie dont nous célébrons aujourd’hui l’entrée au ciel est celle dont la vie témoigne de la victoire de la vie sur la mort. Son Assomption au ciel se présente ainsi comme le couronnement de ce qu’a été sa vie sur cette terre. A travers la page d’évangile de ce jour, nous pouvons relever trois attitudes majeures proposées comme modèles à suivre pour parvenir nous aussi au triomphe de la vie sur la mort.
La première attitude est l’enthousiasme de Marie
Marie est animée d’un enthousiasme (une force d’âme) qui est signe du triomphe de la vie sur la mort. De fait, selon le récit de Luc, Marie, après la visite de l’ange, « se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée ». Remarquons que c’est en toute hâte, avec empressement, que Marie s’est rendue chez sa cousine Elisabeth. L’enthousiasme dont elle fait preuve en franchissant avec empressement la région montagneuse est le signe de la vie du Christ qu’elle portait déjà en son sein. C’est dire qu’on ne peut avoir la vie du Christ en soi et rester figé, enfermé sur soi : la vie du Christ présente en nous nous fait sortir de nous-mêmes pour nous porter vers les autres et leur manifester avec enthousiasme notre proximité.
Bien chers pèlerins, votre présence en ce lieu pour honorer Marie et pour prier pour les morts est le signe de votre enthousiasme, le signe de la vie du Christ présente en vous. Conscients de cette vie nouvelle du Christ qui vous habite, vous êtes venus en ce lieu pour rendre grâce au Maître de la vie et prier, par l’intercession de Marie, afin que cette vie resplendisse davantage en ceux et celles qui nous ont précédés au ciel et qui sont marqués du signe de la foi au Christ. Puisse cette messe les sanctifier et leur permettre d’entrer dans le bonheur éternel.
La deuxième attitude révélée par Marie est sa joie
Marie, durant sa vie terrestre, est habitée d’une joie immense qui est signe du triomphe de la vie sur la mort. La joie de Marie est telle qu’elle ne peut la conserver en elle-même : elle rayonne de la joie de Dieu et la communique à tous ceux qui la rencontrent. C’est le cas d’Elisabeth dont nous parle la page d’évangile : « Or, quand Elisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors Elisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. » En décrivant comment Jean-Baptiste tressaille de joie dans le sein de sa mère, « l’évangéliste Luc utilise le terme grec « σκιρτάω », c’est-à-dire « sautiller », le même terme que nous trouvons dans l’une des plus anciennes traductions grecques de l’Ancien Testament pour décrire la danse du Roi David devant l’arche sainte qui est enfin revenue dans sa patrie (2 S 6, 16) »[1]. Cette précision permet de conclure que le Nouveau Testament reconnait, en Marie, l’Arche de la Nouvelle Alliance[2].
[1] Benoît XVI, Homélie de la Solennité de l’Assomption, le Lundi 15 août 2011.
[2] Ibidem.
Marie est la cause de notre joie, l’Arche de l’Alliance dont la présence ou même l’évocation fait tressaillir de joie toutes les générations. Devant elle, les hommes et les femmes de tous les temps chantent et dansent de joie comme David et Jean-Baptiste. Elle est la trésorière de Dieu[1], le tabernacle de la grâce, le pont entre l’ancienne Alliance et la nouvelle, la femme qui n’a connu aucune corruption, la Mère de Jésus, notre mère, le modèle de notre humanité que Dieu accueille dans sa gloire.
La vie de Dieu que Marie portait en elle était bien la cause de la joie qui rayonnait en elle. C’est dire qu’on ne peut avoir la vie de Dieu en soi et demeurer dans la tristesse. La vie de Dieu est synonyme de la joie, même au cœur des tribulations de la vie qui nous accablent. Être des femmes et des hommes d’espérance, c’est témoigner de cette joie de Dieu au cœur des épreuves et des souffrances de la vie.
[1] Cf. Traité de la vraie dévotion de saint Louis-Marie Grignon de Montfort.
De ce point de vue, l’apôtre Paul nous exhorte avec force : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je vous le redis : soyez dans la joie. Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. Ne soyez inquiets de rien, mais en toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaitre à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus » (Ph 4, 4-7). Puisse Marie, Mère de l’espérance, nous aider à entrer dans sa joie et dans sa paix pour véritablement en témoigner tout au long de notre vie.
La troisième attitude par laquelle Marie témoigne du triomphe de la vie sur la mort, est sa capacité à se souvenir des actes de Dieu dans sa vie et dans celle de son peuple
De fait, à travers son chant d’action de grâce (le Magnificat), Marie se souvient des faits merveilleux réalisés par Dieu dans sa vie personnelle et dans celle du peuple d’Israël : « Le Seigneur s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! »
En relisant les actes de Dieu dans sa vie, Marie reconnait et affirme avec force que Dieu est réellement présent dans sa vie. Dieu agit en elle avec sa toute-puissance, de façon à faire triompher la vie sur la mort. De fait, le Seigneur qui agit dans sa vie est celui qui s’affirme comme le Dieu de l’espérance qui prend soin des petits et des faibles : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. »
C’est dire que l’espérance chrétienne s’enracine dans l’histoire du salut, dans le souvenir de ce que Dieu a fait. Et à sa suite, le peuple chrétien continue de proclamer : « Il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa descendance pour toujours. » L’évangéliste Luc montre comment Marie conserve la mémoire des événements et les médite dans son cœur : « Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. » (Lc 2,19). Et, un peu plus loin, il ajoute : « Sa mère gardait fidèlement toutes ces choses dans son cœur. » (Lc 2,51).
Il apparaît que pour le vrai croyant, il n’y a pas d’événement neutre, voire profane. Dieu se dit et atteste sa présence à travers les événements. Ainsi, méditer dans son cœur, c’est relire les événements afin d’y discerner l’action de Dieu. Pour celui qui sait lire les actes de Dieu dans sa vie en se souvenant des faits passés, il n’a pas à désespérer de la vie. Car si Dieu a pu agir dans la vie de son peuple pour le sauver de la mort, il ne manquera pas de relever de la mort ceux qui mettent leur confiance en lui.
Puissions-nous, à la suite de Marie et par son intercession, mettre toute notre confiance en Dieu, de façon à pouvoir témoigner de lui avec enthousiasme, dans la joie et avec la capacité de relire comme Marie les actes de Dieu dans notre vie de chaque jour. Que le Seigneur nous en accorde la grâce, Lui qui vit et règne maintenant et pour les siècles des siècles. Amen !




