La mort est aujourd’hui cachée. Et bien mourir, aujourd’hui, ce serait souvent mourir dans son sommeil, sans le savoir. Pourtant, ceux qui accompagnent les personnes en fin de vie témoignent d’une expérience plus nuancée : au seuil de la mort, des paroles essentielles surgissent, des réconciliations deviennent possibles, et certains découvrent une forme de paix inattendue. Psychologue et auteure de nombreux ouvrages sur l’accompagnement de la fin de vie, Marie de Hennezel partage ce qu’elle a appris auprès de ceux qui s’approchent du dernier passage.
A chacun sa propre mort
Accompagner des personnes mourantes pendant une dizaine d’années m’a appris beaucoup de choses. D’abord, j’ai compris que chacun a sa propre mort. Rainer-Maria Rilke le dit très bien : « Seigneur, donne à chacun sa propre mort ». Cette parole rejoint ce que j’ai observé : chaque personne a une manière particulière de mourir, liée à son histoire, à ses relations, à sa façon d’avoir vécu, aimé, résisté ou consenti.
Si je devais pourtant généraliser avec prudence, je dirais que j’ai été frappée par une chose : quasiment personne, au seuil de la mort, ne dit qu’il n’y a rien. Des personnes peuvent s’être dites athées ou agnostiques auparavant ; mais au moment de mourir, je n’ai pas entendu cela. Au mieux, elles disent : « On ne sait pas. C’est un mystère. » Cette parole m’a beaucoup marquée, parce qu’elle apparaît lorsque l’on n’est plus dans les idées générales, mais dans l’expérience immédiate du passage.

Le travail du trépas
Chez les personnes croyantes, ou chez celles qui ont confiance dans la vie, y compris dans cette part de la vie qu’est la mort, j’ai vu une capacité à s’abandonner. La mort fait partie de la vie. Lorsque cette conviction devient intérieure, elle peut ouvrir une forme de paix. Elle ne supprime pas l’épreuve, mais elle permet parfois de la traverser autrement.
Pour mourir sereinement, il faut souvent avoir fait un travail avant. Je pense à un travail de mise en ordre de sa vie, de mise en paix avec les autres, de transmission. Le psychanalyste Michel de M’Uzan appelle cela « le travail du trépas ». Il parle de cette énergie étonnante qui arrive parfois au dernier moment, alors que le corps est très faible, usé par la maladie ou par la vieillesse. Cette énergie se met au service d’un ultime travail intérieur.
Il y a là comme une tentative de se mettre complètement au monde avant de disparaître. C’est une très belle expression. Elle dit quelque chose d’un accouchement de soi, d’un accouchement du fond de l’être, de sa sagesse intérieure. C’est un accomplissement. Cela n’a rien de spectaculaire. J’ai simplement vu des personnes trouver l’énergie d’attendre quelqu’un qu’elles n’avaient pas revu, quelqu’un à qui elles voulaient dire au revoir, merci ou pardon, quelqu’un à qui elles voulaient transmettre quelque chose.
Parfois, cela se fait en quelques mots. Parfois, cela passe seulement par un regard. Mais lorsque les personnes peuvent faire cela, elles partent plus sereinement.
Quand l’adieu n’a pas pu se vivre, le rituel reste possible
Ce travail du trépas a été rendu impossible pour beaucoup de personnes pendant le confinement. C’est pour cela qu’un de mes livres s’appelle L’Adieu interdit. J’ai dénoncé cette inhumanité : la solitude des mourants, et ce « cauchemar d’inhumanité », selon les mots d’infirmières, qui consistait à empêcher un proche de venir dire au revoir. Beaucoup de personnes mortes pendant cette période n’ont pas pu accomplir ce travail-là. Par conséquent, cela a engendré des deuils très difficiles pour les survivants.
Ces deuils ne sont pas impossibles pour autant. Dans ce livre, j’ai écrit une lettre aux endeuillés. Je leur recommande, s’ils ont été dans cette situation, de faire un rituel. Un rituel, c’est une organisation de symboles. Il peut y avoir la photo de la personne, une fleur, une bougie, un objet religieux, ou simplement quelque chose qui a du sens. Ensuite, il s’agit de parler à cette personne et de lui dire ce qu’on aurait aimé lui dire.
Je pense que le rituel est très important dans le temps du deuil, surtout lorsque les rites avant la mort n’ont pas pu être accomplis. Face au mystère de la mort d’un proche, il faut d’abord donner un temps d’écoute : parler de celui ou de celle que l’on a aimé, l’évoquer, dire sa souffrance, ses émotions, ce que l’on porte encore en soi. Mais le rituel ouvre ensuite un chemin. Avant la mort, l’accompagnement est déjà un rituel : l’au revoir en face à face, les paroles échangées, les gestes posés, les rites religieux, l’onction des malades. Lorsque tout cela n’a pas été possible, il reste les rituels après la mort. Nous ne savons pas grand-chose sur la mort, mais il est certain que nous sortons du temps. Ainsi, même six mois ou un an après, il est possible de poser un geste, de parler à celui qui est parti, de chercher cette paix avec lui.
Vivre cette journée comme si c’était la dernière
La bonne mort, autrefois, c’était avoir le temps de se préparer. Aujourd’hui, dans une société sécularisée, beaucoup de personnes disent : je voudrais mourir vite, sans m’en rendre compte, dans mon sommeil, ou brutalement, mais sans souffrir. La bonne mort devient alors une mort rapide, maîtrisée, contrôlée. On entend même parfois le désir d’anticiper sa mort.
Bien sûr, lorsqu’un voisin meurt dans son sommeil alors qu’il allait très bien, on peut se dire que c’est une bonne mort pour lui. Mais pour les proches, c’est difficile, parce qu’ils n’ont pas pu dire au revoir. Et même pour lui, on peut se demander s’il était en paix avec sa vie et avec les autres. Lorsque l’on sait que l’on va mourir, on peut se préparer. Ainsi, la bonne mort est certainement une mort que l’on peut préparer, une mort à laquelle on peut penser, même très en amont.

Se préparer à mourir, c’est accueillir sa finitude
Je vais avoir 80 ans. J’entre donc dans cette phase de la vie où l’on sait que l’on va vers la mort. Je sais une chose : je ne connais ni le jour ni l’heure. Cela peut être demain. J’ai une conscience très aiguë de la précarité de la vie, du fait que tout peut arriver à tout moment. Cette conscience oblige à être le plus en paix possible avec sa vie et avec les autres. Elle invite aussi à vivre chaque journée comme si c’était la dernière.
Cette conscience existe dans toutes les traditions. Je cite souvent cette image des Amérindiens, pour qui la mort est comme un oiseau perché sur l’épaule gauche, qui demande chaque matin : « Et si c’était pour aujourd’hui ? » Cela rejoint ce que disait saint Benoît avec le memento mori : cela peut être aujourd’hui. Alors, comment vais-je vivre cette journée ?
Je pense qu’il est très important d’avoir cette conscience toute sa vie. Je remarque cependant que les personnes vieillissantes, en s’approchant de la mort, ont de plus en plus conscience de leur finitude et de ce que cela implique. Encore faut-il l’accueillir. La paix a quelque chose à voir avec l’accueil du réel : non pas ce que je voudrais, mais ce qui est. C’est de l’ordre de l’abandon spirituel. Je m’abandonne à ce qui est. J’accepte le déroulement des choses.

S’abandonner, c’est remettre sa vie entre les mains de Dieu et des autres
Ce n’est pas très fréquent, car nous vivons dans une société qui encourage la maîtrise et le contrôle. On voudrait maîtriser sa mort comme on maîtrise le reste. Or j’ai été témoin de très belles morts qui étaient des morts dans l’abandon spirituel. S’abandonner, c’est se remettre entre les mains de Dieu, entre les mains des autres, et accepter le déroulement des choses sans savoir combien de temps cela prendra. J’utilise parfois le mot « lâcher prise », même s’il est aujourd’hui souvent mis au service du développement personnel, donc d’une forme de contrôle de soi. Pourtant, le vrai lâcher prise n’est pas le contrôle. Le vrai lâcher prise, c’est l’abandon.
Le temps qui reste à vivre est très mystérieux. Beaucoup de personnes demandent aux médecins : combien de temps me reste-t-il ? Personne ne peut le dire. Quand un médecin dit trois mois ou six mois, il ne sait pas. Il peut donner une statistique, mais il ne connaît pas le temps réel. On ne peut dire que ce que l’on sait.
J’ai été témoin de plusieurs personnes qui ont vécu beaucoup plus longtemps que le temps médicalement annoncé. J’ai eu cette conversation avec François Mitterrand, au début des années où j’ai beaucoup parlé avec lui de la mort et de la spiritualité. Lorsqu’il m’a dit : « Les médecins m’ont donné peu de temps à vivre », je lui ai répondu : « Mais qui peut vous dire le temps qui vous reste à vivre ? » J’ai ajouté que cela dépendait de son désir de vivre, de ce qu’il avait encore à faire sur terre, et des forces de l’esprit. Il a repris cette expression dans ses derniers vœux : « Je crois aux forces de l’esprit. »
J’ai vu des médecins répondre plus justement à des malades : « Je sais que je ne peux plus vous guérir, mais le temps qui vous reste vous appartient. » Là, le médecin dit ce qu’il sait, sans enfermer l’autre dans une date. Ce temps appartient au secret de l’âme, du corps, de la vie. Donner un chiffre peut être grave, parce que certaines personnes entrent dans le schéma qui leur a été donné.
Aider une personne à mourir en paix
Pour aider quelqu’un à trouver la paix, il faut d’abord lui dire que ce temps qui reste à vivre lui appartient. Ensuite, il faut lui demander : qu’est-ce qui peut vous aider ? Cette question est essentielle. Les réponses viennent alors. Certaines personnes disent qu’elles ne sont pas en paix avec un frère, une sœur, un enfant qu’elles n’ont pas revu. Elles aimeraient revoir quelqu’un. Elles ont besoin de paix sur le plan humain.
D’autres personnes disent : ce qui m’aiderait, c’est que l’on prie à côté de moi, ou avec moi. D’autres encore demandent de la musique. Je me souviens de patients qui savaient très précisément quel morceau pouvait les aider. Le Requiem de Fauré est souvent cité. Personnellement, dans mes directives anticipées, j’ai écrit que je voulais qu’on me passe les chants de Taizé, les mantras de Taizé, parce que je les écoute souvent et que ce bain sonore m’apaise complètement.
La mort met fin à la vie, mais pas à la relation
À l’approche de la mort, les relations familiales prennent une place centrale. La mort est une séparation définitive dans le champ du visible. Il y a une radicalité de la mort, et cette radicalité est douloureuse. Il faut s’y préparer. Quand la mort est brutale, elle est très violente. C’est pour cela que le deuil prend du temps et traverse des phases que l’on connaît, notamment celles décrites par Elisabeth Kübler-Ross.
Dans l’accompagnement d’une mort sereine, ou de cette mort « à l’indienne » ou « à l’ancienne », il y a un temps pour se dire les choses. On peut se parler. On peut se dire au revoir. C’est extrêmement important, parce qu’ensuite, dans le deuil, on peut se dire : j’ai dit ce que j’avais à dire, nous sommes en paix.
La mort à l’ancienne ou la mort indienne
J’ai aussi accompagné deux personnes, ma belle-mère il y a vingt ans, puis mon ex-mari cet été, qui sont mortes d’une façon particulière. Je me suis rendu compte ensuite que beaucoup de gériatres l’observent. À un moment donné, ces personnes n’ont plus faim et n’ont plus soif. La faim et la soif sont des sensations déclenchées par le cerveau. Chez nous, qui sommes en bonne santé, elles se déclenchent naturellement. Chez ces personnes, elles s’arrêtent parce que le corps est arrivé au bout de sa route.
Ces deux personnes ont dit, à un moment donné : je n’ai plus faim, je n’ai plus soif. Elles demandaient simplement qu’on respecte cela, qu’on ne les force pas à s’alimenter, qu’on les laisse glisser doucement, à leur rythme. Cela prend le temps que cela prend. Il y a là aussi un abandon à ce qui est, à cette fin du corps, qui n’est pas la fin de l’âme.
Ma belle-mère disait : « Je meurs à l’indienne. » En Inde, dans une région, des personnes âgées meurent ainsi. Elle en avait entendu parler et elle le disait à son fils, mon mari. Pour elle, c’était une acceptation, un consentement à sa destinée, un consentement serein.
Il faut bien distinguer cela d’un suicide. Dans le suicide, on se fait violence à soi-même par un acte. Là, il n’y a pas de violence. Il y a un consentement doux. Les personnes ne souffrent pas. Elles s’éteignent doucement, comme une petite bougie. Ce n’est pas non plus le syndrome de glissement, qui relève d’un autre schéma, avec des personnes déprimées qui protestent en refusant de s’alimenter. Là, il faut comprendre ce qui se joue et voir comment aider cette personne dans sa dépression. Ce n’est pas cela dont je parle.
La difficulté vient souvent des proches. Ils se disent : ce n’est pas possible, il va mourir si on ne l’alimente pas. Alors on force. On essaie d’ouvrir une bouche qui reste fermée. On demande parfois une perfusion pour alimenter, parce que la famille le demande. Mais le corps dit quelque chose. Même des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer font non de la tête. Il faut entendre ce signal.
Jamais trop tard
Après cela, la communication se vit autrement, dans l’invisible. Beaucoup de personnes disent qu’elles sentent la présence de ceux qui sont partis. Il y a la prière, il y a ce lien. J’aime beaucoup cette phrase d’un homme atteint de la maladie de Charcot, dans La Dernière Leçon de Mitch Albom : « La mort met fin à la vie, mais pas à la relation. » Je trouve cela très beau. La relation continue. C’est aussi pourquoi il n’est «jamais trop tard» pour se mettre en paix, comme disait le pape Benoit XVI.
J’ai accompagné beaucoup de personnes qui voulaient vivre le plus longtemps possible pour être avec leurs proches. Je me souviens d’une femme, à la toute fin de sa vie, qui avait un fils de treize ans. Elle m’a dit : « Je voudrais lui dire qu’après ma mort, je ne l’abandonne pas, je serai avec lui. » Je lui ai répondu qu’il fallait le lui dire. Mais elle ne pouvait pas. Il y avait trop d’émotion.
Elle est morte quelques jours plus tard. J’ai rencontré le petit garçon et je lui ai rapporté ce que sa mère avait dit. Je lui ai dit : « Ta maman voulait te dire qu’elle ne t’abandonnerait pas et qu’elle serait toujours là près de toi. » Cela a été très important pour lui.
Il y a des personnes qui ne peuvent pas mettre ces mots-là. Cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas la foi ; cela veut dire que c’est difficile à dire. Déjà, quand on a la foi, on est très démuni devant les mots à prononcer. Devant ce mystère, on balbutie.
Pour ma part, j’ai tellement le sentiment que les personnes qui sont parties sont avec moi. Je ne sais pas si j’aurai le temps de le dire à la fin, ou peut-être pas ; mais mes enfants et mes petits-enfants savent qu’après ma mort, je serai là aussi. Je continuerai à prier pour eux.
La communion des saints, je l’expérimente. Ce n’est pas seulement une idée intellectuelle. Je le sais dans mon être, dans ma chair. Je sens cette communion des saints. Lorsque je suis en difficulté et que je fais appel à ma grand-mère, à ma mère, à mon père, je me sens extraordinairement aidée. Dès que je lance un appel à l’aide, j’ai une réponse presque immédiate. Je ne suis pas seule. Je suis très entourée. Peut-être que toutes ces années de proximité avec la mort m’ont enseigné cela.
Une dimension spirituelle surgit souvent à la fin de la vie
La dimension spirituelle au moment de mourir dépend de chacun. Il n’y a pas une seule façon de la vivre. Certaines paroles m’ont beaucoup touchée, et l’une d’elles continue à m’accompagner. Je me souviens de cette femme que je ne connaissais pas. Je suis venue m’asseoir à côté d’elle ; elle m’a pris la main et m’a dit : « Mon enfant, n’ayez peur de rien. Vivez tout ce qui vous est donné de vivre, car tout, tout est un don de Dieu. »
Elle a dit cela avec une énergie, un regard, une force. Elle était moribonde. Elle est morte une demi-heure plus tard. Cette parole lui a peut-être permis de mourir. C’était une parole de foi très forte, et je l’ai reçue.
Je me souviens aussi d’une femme jeune, très droite dans son lit, qui m’a dit : « Moi, madame, je veux mourir les yeux ouverts. » Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a répondu : « Parce que je suis curieuse de la suite. » Elle n’avait aucun secours religieux, aucun parcours religieux apparent. Et pourtant, elle disait cela : curieuse de la suite.
Cela m’a frappée. Même des personnes qui n’ont pas eu de parcours religieux peuvent exprimer, dans les derniers jours, une ouverture. On n’entend pas toujours cela trois mois ou trois semaines avant. Mais au seuil, lorsque la fin approche, il y a souvent cette attitude : si l’on n’a pas la foi, au moins on ne sait pas. Et parfois apparaît une curiosité de la suite. Je crois que la plupart des personnes ont un sens de l’au-delà, même s’il ne s’inscrit pas toujours dans une tradition religieuse.
J’ai aussi accompagné des personnes terrifiées. J’ai accompagné deux prêtres qui étaient terrifiés, et cela m’a beaucoup frappée, parce que je me suis dit qu’ils auraient dû être portés par leur foi. Cela montre que la mort reste un passage redoutable, même lorsque l’on a donné sa vie à Dieu.
J’ai souvent remarqué une différence culturelle entre les hommes et les femmes devant la mort. Les hommes sont parfois plus aux prises avec des pulsions de maîtrise et de contrôle. Les femmes ont, dans leur corps même, un rapport différent au passage. Lorsqu’elles accouchent, elles vivent une expérience physique et spirituelle de laisser passer, laisser faire, laisser agir. Même des femmes qui n’ont pas eu d’enfant portent parfois ce rapport particulier à l’abandon.
Cela ne veut pas dire que les hommes n’en sont pas capables. Mon ex-mari, mort cet été, était comme beaucoup d’hommes dans le contrôle. Je l’ai accompagné pendant sa dernière année. Il m’a dit : « Tu m’as beaucoup parlé du lâcher prise. Voilà une expérience spirituelle que je dois faire. » Il a mis un an à découvrir ce qu’était ce lâcher prise, parce que son corps l’avait en quelque sorte lâché. Il n’avait plus de muscles, ne pouvait plus se lever, ne pouvait plus faire beaucoup de choses, même s’il avait encore toute sa tête et pouvait parler. Il était dépendant des autres. Il a formulé ainsi la tâche qui lui restait : apprendre à lâcher prise.
J’ai aussi accompagné beaucoup d’hommes atteints du sida, à l’époque où cette maladie emportait encore très vite. J’ai été frappée par le chemin qu’ils faisaient dans le peu de temps qui précédait leur mort. On peut faire tout un chemin. Mais pour pouvoir s’abandonner, il faut sentir qu’on n’est pas abandonné. Il faut se sentir accompagné : par les médecins, par l’entourage, par les amis. Cela permet de faire le chemin du lâcher prise. Pour les personnes seules et abandonnées, cela doit être très dur.
Accompagner un proche, c’est accepter d’être là
Les proches sont souvent démunis. Ils ont du chagrin, ils sont déroutés, ils ne savent pas quoi dire ni quoi faire. Dans mon expérience, j’ai beaucoup aidé les proches. Je les accompagnais dans la chambre, je m’asseyais avec eux à côté de la personne, et je leur disais qu’il s’agissait d’être là, présent, en acceptant leur impuissance.
Ce n’est pas facile. Être là, c’est reconnaître que je ne peux pas empêcher l’autre de mourir. Je ne peux pas l’empêcher de faire le chemin qu’il a à faire. Mais je peux être là, même si je n’ai pas les réponses, même si je ne sais pas quoi dire ni quoi faire. Je leur disais : laissez parler votre cœur.
Il n’y a pas toujours des choses particulières à dire ou à faire. Il y a à être à l’écoute de son cœur, dans la relation à l’autre, et à laisser son intuition parler. J’ai souvent vu que les proches avaient simplement besoin qu’on leur donne la permission de ne rien faire, d’être là, et de laisser parler le cœur.
Le contact tactile est aussi très important. Je pense à une femme assez jeune qui mourait d’un cancer du foie. Elle ne souffrait pas, mais elle était très agitée. Sa famille était assise autour d’elle, démunie et agitée elle aussi. J’avais lu dans son dossier qu’elle avait une sœur jumelle. En entrant dans la chambre, j’ai eu l’intuition — je pense que l’Esprit Saint a dû me souffler cela — de parler à cette sœur jumelle.
Je lui ai dit : quand vous étiez dans le ventre de votre mère avec votre sœur, vous étiez collées l’une à l’autre et vous étiez en sécurité. Pourquoi ne montez-vous pas dans le lit ? Prenez votre sœur dans vos bras, comme lorsque vous étiez dans le ventre de votre mère.
Elle a tout de suite compris. Elle est montée sur le lit, s’est allongée le long de sa sœur et l’a prise dans ses bras. Sa sœur s’est immédiatement calmée. Dans ce contact, qui rappelait quelque chose vécu avant leur naissance, quelque chose s’est apaisé. Leur mère était là. C’était un moment extraordinaire. Elle n’est pas morte tout de suite, mais elle est restée sereine et calme jusqu’à sa mort, quelques jours plus tard.
Le contact physique peut transmettre une présence rassurante, enveloppante, qui aide à lâcher. Norbert Elias, dans La Solitude des mourants, évoque l’importance d’une main qui se tient. Il y a quelque chose qui passe par le contact.
La tendresse aide aussi. Elle peut s’exprimer par le toucher, mais aussi par les mots, par le regard, par une façon d’être. Tous les humains, avant leur naissance, dans le giron de leur mère, ont connu quelque chose de cette tendresse : être enveloppé par le liquide amniotique, dans un contact qui entoure tout le corps. Tous ne rencontrent pas ensuite la tendresse après leur naissance, même si beaucoup de bébés sont heureusement entourés et soignés avec tendresse. Mais il y a, avant la naissance, cette expérience d’enveloppement que l’on peut parfois chercher à retrouver au seuil de la mort.
Quand une personne est accompagnée, quand elle sent cette tendresse et cet amour autour d’elle, il arrive aussi qu’elle ait envie d’être seule. C’est étrange, mais fréquent. Lorsque les personnes ont reçu ce qu’elles avaient à recevoir, il faut parfois la solitude pour que l’âme se sépare du corps. Combien de fois une personne meurt-elle pendant les cinq minutes où tout le monde est parti prendre un café ? Les proches disent : nous étions là tout le temps. Ce n’est pas toujours ainsi, mais c’est fréquent.
Je pense que cela arrive surtout lorsque la personne a reçu tout ce qu’elle avait à recevoir d’amour et de tendresse. À un moment donné, on est seul face à la mort. C’est la solitude essentielle dont parlent les poètes et les écrivains. Nous sommes seuls à vivre notre vie, seuls à vivre notre mort, même si nous sommes en lien avec beaucoup d’autres. C’est une solitude ontologique.
La peur de déranger touche beaucoup de personnes âgées
J’entends souvent des personnes âgées ou malades dire : je ne veux pas déranger. Derrière cette phrase, il y a le sentiment, de plus en plus répandu, que la vieillesse est un poids : un poids pour la société, un poids pour les enfants. La société contribue d’ailleurs à faire passer ce message. « Je ne veux pas déranger », cela veut souvent dire : je voudrais me faire toute petite et disparaître.
Il m’est arrivé de dire à des personnes très âgées, qui avaient le sentiment d’être un poids, qu’un sourire ou un regard pouvait apporter beaucoup à ceux qui venaient prendre soin d’elles ou les visiter, même peu de temps. Une personne ne veut peut-être pas déranger, mais elle doit savoir que si elle sourit ou regarde, elle donne quelque chose.
Souvent, le nœud de cette phrase est là : je ne sers plus à rien, je ne suis plus utile, je n’ai plus rien à donner. En réalité, jusqu’au bout, une personne peut donner quelque chose.
Je me souviens des derniers jours de Christopher. Je venais passer une heure près de lui. Je chantais ce que nous chantions ensemble autrefois, le Dona nobis pacem. Je le chantais en boucle. Il fermait les yeux, son visage était très calme, et je sentais que cela lui faisait du bien. Quand j’avais fini, je partais pour laisser la place à d’autres. J’avais mon créneau de sept heures à huit heures du matin. Il ouvrait les yeux et me disait merci avec les lèvres. Il ne pouvait même plus vraiment prononcer le mot. Il n’avait plus la force de la voix. Mais je le devinais. Ce merci était ce qu’il pouvait encore me donner. Et c’était énorme.
Pour les personnes qui traversent un deuil, il n’y a pas de technique simple, ni de procédé automatique. Ce qui aide, c’est de se dire que la personne est présente dans notre cœur, et de laisser le cœur parler. L’autre n’est plus là physiquement, c’est vrai. Mais il est là dans le cœur.
Parler à celui qui va mourir sans le brusquer
Pour les personnes qui s’apprêtent à mourir et à qui personne n’ose parler de la mort, je crois qu’il faut poser des questions plutôt que lancer une parole brutale. Souvent, les personnes sentent qu’elles sont en train de traverser ce qu’elles vont vivre. Si quelqu’un dit : je vais m’en sortir, je vais retrouver des forces, il est possible qu’il le dise aussi parce que tout le monde autour de lui voudrait entendre cela.
Je poserais plutôt une question : est-ce que vous pensez vraiment que vous avez encore beaucoup de temps à vivre ? Si la personne voit que vous n’êtes pas dans le déni, elle peut répondre : non, je ne le sens pas. Je disais souvent : la situation est grave quand même. Je vois bien que votre corps est en train de vous lâcher. Cette phrase permet parfois à la personne de sentir que l’autre n’est pas dans le déni.
Il est difficile de dire : vous allez mourir. Cela peut être vécu comme si la mort allait arriver dans la seconde. On peut dire : je pense que la fin est proche. Qu’en pensez-vous ? Ou bien : qu’est-ce qui peut vous aider dans ce temps qui reste ?
La plupart du temps, les personnes le savent. Elles disent : je n’en ai plus pour longtemps. À ce moment-là, il ne faut surtout pas répondre dans le déni. Il faut demander : qu’est-ce qui est important pour vous ? En quoi puis-je vous aider ?
Retraites deuil au sanctuaire Notre-Dame de Montligeon
Réussir sa mort, c’est entrer dans un chemin de paix
Réussir sa mort ne signifie pas la contrôler. Cela signifie peut-être entrer, autant qu’il est possible, dans un chemin de paix : paix avec sa vie, paix avec les autres, paix avec son corps qui s’en va, paix avec le mystère qui s’ouvre. Cela demande parfois des paroles. Parfois un rituel. Parfois une main. Parfois une prière. Parfois seulement une présence silencieuse.
La mort met fin à la vie visible, mais pas à la relation. C’est pourquoi le deuil peut devenir un chemin où le cœur continue de parler. Et c’est pourquoi la prière, la communion des saints et l’amour reçu ou donné jusqu’au bout ouvrent encore un passage, même lorsque tout semble achevé.




